APPRENTISSAGE
Processus
d'acquisition de savoir, de savoir-faire à partir de certaines aptitudes innées.
Ou processus d'acquisition d'information pour mieux vivre.
Ou encore, processus d'assimilation des structures du réel disponibles pour
l'organisation du comportement par le biais de la mémoire.
La théorie de l'évolution des espèces de Darwin est centrée sur l'idée que les espèces vivantes ont évolué par sélection et élimination des plus faibles. L'histoire de l'évolution des espèces vivantes, l'archéologie ont réussi à nous prouver que l'extinction de plusieurs espèces vivantes n'est pas un récit imaginaire, une fabulation, mais une chose réelle. On sait aujourd'hui avec une certaine certitude que les espèces peuplant actuellement l'Univers sont des survivants d'un processus aléatoire de formation des écosystèmes.
Deux camps se disputent la légitimité de la théorie de l'apprentissage : l'innéisme et l'acquisitionnisme.
Ces théories de l'apprentissage ont posé en disjonction l'inné et l'acquis dans l'opposition entre genos (l'inné issu du patrimoine génétique) et phenon (l'acquis issu de l'expérience phénoménale). D'où la persistance d'un malentendu entre un point de vue innéiste (qui prétend qu'on n'apprend que ce que l'on connaît déjà, l'expérience déclenchant seulement l'actualisation d'un savoir virtuel), et un point de vue acquisitionniste (selon lequel seule l'expérience nous instruit).
Aussi impertinentes que paraissent ces deux théories aux yeux du penseur d'aujourd'hui, elles ont un certain support théorique.
On trouve, par exemple, dans le Ménon de Platon la formulation d'un paradoxe qui rend justice à l'innéisme, et dont la résolution n'est pas du tout évidente. D'après ce paradoxe, il n'est pas possible à un homme de savoir ni ce qu'il sait, ni ce qu'il ne sait pas. Ce qu'il sait, il ne peut chercher à l'apprendre, sinon il aboutit à un savoir inutile. Et ce qu'il ne sait pas, il ne peut pas non plus le chercher d'autant plus qu'il ignore d'avance ce qu'il devra chercher. D'où l'idée d'un savoir impossible. La transposition de cette idée à la théorie de l'apprentissage peut paraître quelque peu déplacée, si l'on oublie un court instant que le savoir platonique est simplement un savoir déjà acquis dans l'autre monde, le vrai monde de Platon, c'est-à-dire le monde des idées. Apprendre serait, dans ce sens, quelque chose d'inné. On apprend rien, on acquiert pas de connaissance nouvelle. On se rappelle seulement les idées naturellement engrammées dans le monde des idées, lesquelles idées nous ont échappé pendant notre chute ou dégénérescence, c'est-à-dire notre venue dans ce monde des choses apparentes. Dans la deuxième partie de la formulation du paradoxe, Platon radicalise l'impossibilité d'apprendre. On n'apprend rien. On se remémore les choses connues qui nous ont échappé pendant notre déchéance, notre passage du vrai monde, le monde de la réalité, au monde des apparences et des illusions.
On trouve une tentative intéressante de résolution du paradoxe dans Michel Meyer, Découverte et Justification en science : kantisme, néo-kantisme et positivisme, Paris, Klincksieck, 1982. D'après cette résolution, le savoir recherché est possible en tant qu'il appartient à un monde en faveur duquel on tranche comme définissant le savoir et que l'on choisit en alternative avec d'autres mondes dits possibles.
Les deux conceptions, également dogmatiques, sont illustrées dans le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky.
Pour le premier nommé, l'apprentissage est un processus d'acquisition d'aptitudes (acquisitionnisme), tandis que pour le second, le savoir ne s'acquiert pas, il est inné.
Aujourd'hui, l'apport des « sciences cognitives », nous aide à comprendre que tout savoir s'acquiert grâce à un dispositif cérébral que l'homme porte depuis les premiers stades de son développement. Il ne fait donc aucun doute que tout savoir acquis dépend de l'aptitude du cerveau à engrammer les informations.
Jacques Mehler
l'a bien démontré : l'inné et l'acquis Vont de pair. Il n'y a possibilité
d'acquérir que grâce à une aptitude innée. Edgar Morin s'appuie sur ce qu'il
appelle la dialogique auto-éco-organisatrice (Cf. dialogique et
auto-éco-organisation ) pour concevoir l'apprentissage. L'apprentissage se
conçoit, pour lui, à partir d'une relation complexe entre l'inné / l'acquis et
le construit. Ainsi, l'activité cérébrale est centrée sur l'interaction entre
l'appareil connaissant (porteur des schémas innées) et l'environnement
inconnaissable. L'activité cérébrale suppose un cerveau, un appareil cérébral,
lequel comporte nécessairement des schémas innés. "L'aptitude à apprendre
proprement dite est liée à la plasticité biochimique du cerveau."
(E.Morin, La Méthode, Tome 3. La connaissance de la connaissance, p.60)
"Ainsi, l'inné est à la fois un acquis et un construit du processus évolutif cérébral, qui a intégré et ainsi innéisé les principes organisationnels du monde extérieur, lesquels Vont contribuer à l'acquisition de connaissances dans le monde extérieur. Aussi, c'est un processus évolutif spiral, commandé par la dialogique auto-éco-organisatrice, et où les termes d'inné / acquis / construit s'enchaînent, permutent et s'entreproduisent, qui développe la cérébralisation, et, par-là même, les compétences innées aptes à acquérir des connaissances. Le développement des compétences innées va de pair avec le développement des aptitudes à acquérir, mémoriser et traiter la connaissance. C'est donc ce mouvement spiral qui nous permet de comprendre la possibilité d'apprendre". (Ibidem).
"Apprendre, ce n'est pas seulement reconnaître ce qui, d'une façon virtuelle, était déjà connu.
Ce n'est pas seulement transformer de l'inconnu en connaissance. C'est la conjonction de la reconnaissance et de la découverte. Apprendre, comporte l'union du connu et de l'inconnu." (Ibidem).
L'apprentissage est donc, d'une certaine manière, "Une aptitude innée à acquérir
des aptitudes non innées".
(Id., La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p. 135).
Par
conséquent, tout essai de le figer dans l'inné ou dans l'acquis est une
simplification pure et simple. Une définition non simplifiante de
l'apprentissage ne peut que tenir compte de sa complexité exprimée par Jacques
Mehler, et reprise par Edgar Morin en ces termes : "Plus il y a d'inné, plus il
y a possibilité d'acquisition, mais à condition de préciser : seule une forte
compétence cérébrale (innée) procure de fortes aptitudes à acquérir".
(E. Morin, La Méthode, Tome 3. La connaissance de la connaissance /1, p. 60).
L'idée d'apprentissage subit, dans le contexte de la complexité auto-organisationnelle, une réelle métamorphose. L'apprentissage, conçu dans ce contexte présente certaines limites.
En effet, dans l'auto-organisation, et plus particulièrement chez l'homme, on peut parler de deux sortes d'apprentissage : l'apprentissage dirigé et l'apprentissage non dirigé.
Cette
distinction relève de la logique même des systèmes dits auto-organisateurs (Cf.
auto-organisation), selon laquelle l'apprentissage dirigé, chez le petit
d'homme, doit laisser, peu à peu, la place à l'apprentissage non dirigé, lequel
"Permet l'intégration, apparemment paradoxale, du radicalement nouveau et
contribue ainsi chez les adultes à la création des cultures."
(H. Atlan, Entre le Cristal et la fumée. Essai sur l'organisation du vivant,
Paris, Seuil, 1979 ; nlle édition, coll."Points", 1986, pp. 169-170).
On peut s'inspirer de la distinction de modes d'apprentissage de Karl Popper pour illustrer le point de vue d'Edgar Morin. En effet, selon Karl Popper, on peut distinguer deux modes d'apprentissage différents :
1) - le premier mode est l'apprentissage passif.
Il consiste à un effort pour refouler en quelque sorte dans l'inconscient ce que l'on a appris.
C'est le stade
de l'apprentissage par cœur, pour se débarrasser de quelque chose, l'enfouir
dans l'inconscient.
(Cf. Karl Popper, dans Konrad Lorenz et Karl Popper, L'Avenir est ouvert).
Par exemple, l'engrammation des programmes par la mémoire, suivie de leur exécution automatique, instinctif.
Le stade exécutoire consiste en la répétition de l'engrammé, du refoulé ou du mémorisé.
2) - L'acquisition d'un élément nouveau : c'est ce que l'on peut appeler "Le stade de l'aventure, du chercheur, de l'inventeur". (Ibid ).
On peut originer ce stade dans les sociétés archaïques des chasseurs-ramasseurs, ou dans la société des nos "ancêtres", primates qui, à travers la recherche de nourritures ou de niches écologiques vivables, parvenaient à faire des découvertes sensationnelles.
Par exemple, dans l'île montagneuse japonaise de Kyushu, une société des macaques nettoyait des tubercules dans l'eau avant de les consommer grâce à la découverte, par hasard, d'un des leurs qui, passant au bord de l'eau, y fit tomber, sans le vouloir, son tubercule. La sensation que lui donna le tubercule après son passage à l'eau lui fit comprendre qu'un tubercule passé à l'eau est plus agréable à manger qu'un tubercule qui vient d'être tiré de terre.
Ce fut une découverte, l'acquisition d'un élément nouveau. Bien entendu, ce genre d'apprentissage se déploie pleinement chez les êtres dotés d'une grande capacité cérébrale, c'est-à-dire chez "l'homo sapiens".
Et c'est à travers l'évolution biologique que l'apprentissage du second type, c'est-à-dire par acquisition du nouveau prend de l'ampleur.
On peut dire que sans la capacité de s'adapter aux situations diverses et variées de l'environnement, les menaces écologiques comme la désertification ou la sécheresse auraient probablement emporté toutes les espèces vivantes. Donc, les espèces vivant actuellement sont des survivants d'un long processus de formation des écosystèmes marqué par des transformations imprévisibles. Les survivants du processus d'hominisation doivent leur survie à leur capacité d'apprentissage ou d'organisation face aux incertitudes de l'environnement.
Notons que l'apprentissage du premier type, c'est-à-dire par refoulement dans l'inconscient, consiste à la répétition du déjà vu, du déjà su ou du connu.
Il ne joue donc presque aucun rôle dans la découverte. Il n'intervient que pour oublier. Comme le dit Karl Popper, l'apprentissage par répétition mécanise, automatise, fixe le savoir et le refoule dans l'inconscient.
Par contre,
les processus automatisés jouent un rôle important dans les fonctions de
l'intellect
(Cf. intellect).
Ils constituent justement la condition de la pensée libre et de la perception des formes. Il existe donc entre les deux types d'apprentissage une relation nécessaire. L'apprentissage passif, c'est-à-dire par refoulement dans l'inconscient, conditionne l'apprentissage actif ou par acquisition d'un élément nouveau. Par exemple, la table de multiplication est la condition du calcul. Les lois logiques sont la condition de la démonstration des théorèmes, etc.
Quant au biologiste-éthologiste autrichien Konrad Lorenz, fondateur de l'éthologie animale, la vie et l'apprentissage sont étroitement liés. Pour lui, "Vivre c'est apprendre".
Les niches écologiques n'existent pas par avance. C'est l'homme qui, par l'apprentissage par essai et erreur, arrive à créer les niches écologiques. L'apprentissage est donc une condition sine qua non de l'existence ou plus exactement de sa continuité. Ceci amène Lorenz à postuler que les hommes qui cessent d'apprendre cessent de vivre.
Donc, d'après le point de vue de Lorenz, qui semble d'ailleurs déjà présent dans la théorie darwinienne de l'évolution des espèces, les espèces ayant une faible capacité d'apprentissage ont été éliminées par la sélection naturelle. Ce point de vue est largement partagé par Karl Popper. Il privilégie l'apprentissage du deuxième type, considéré comme la condition principale de la survivance des espèces.
On comprend le point de vue de Karl Popper selon lequel les espèces ayant survécu aux menaces des écosystèmes ont procédé par apprentissage, c'est-à-dire par enregistrement et assimilation des données sur l'environnement. Et c'est par une méthode d'essai active que se forme à l'intérieur de l'organisme vivant une image de plus en plus complète, voie correcte de l'environnement. Dès lors, on peut conclure que "l'activité caractéristique du vivant est non pas l'attente passive mais l'essai permanent. La vie entreprend quelque chose, elle assume un risque. Que ce risque puisse paraître une erreur ne change rien à l'affaire. La vie prend des risques, elle tente des expériences" (Cf. K. Popper, in K. Popper/ K. Lorenz, L'Avenir est ouvert, p. 22).
Une caractéristique importante de l'apprentissage se dégage à travers les idées qui précèdent : c'est son caractère itératif. Autrement dit, la permanence ou l'incontournabilité de l'apprentissage comme condition de vie ou de survie du vivant. Pour vivre, il faut apprendre à computer
(Cf. computation) l'incertain, l'aléatoire. Il faut savoir s'adapter aux diverses circonstances de l'environnement, lesquelles comportent souvent des éléments menaçants pour la vie. Pour résister aux menaces de l'environnement, il faut disposer de quelques remèdes palliatifs. Le palliatif le plus élémentaire de ces genres de problèmes et l'aptitude à s'adapter hic et nunc à la situation présente. Cette aptitude s'acquiert par l'apprentissage, lequel exige toujours plus d'apprentissage. Apprendre serait, dans un sens, "Apprendre à apprendre".
Et "Apprendre à apprendre" serait alors "APPRENDRE à Apprendre à apprendre", et ainsi de suite, sans fin, pourvu qu'on vive encore.
L'apprentissage est donc nécessairement un processus itératif.