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AUTO-ORGANISATION

 

Capacité, aptitude d'un système à "s'instituer" ou à "s'auto-constituer" (se constituer soi-même) en produisant ses principes d'organisation de façon ininterrompue.

 

L'auto-organisation est l'institution par un système d'un modèle d'interactions conduisant à une structuration de l'ensemble.

 

Auto-organisation est synonyme d'auto-institution, d'auto-production, d'auto-instauration, et d'auto-restitution (au sens biologique du terme.

(Cf. texte sur le préfixe RE dans le chapitre consacré à auto-(géno-phéno-égo)-éco-ré-organisation, M. 2. VV., p 156).

 

Les premières recherches formelles sur la logique des systèmes auto-organisateurs ont été réalisés par la théorie des systèmes (L. Von Bertalanffy) et la cybernétique (Norbert Wiener), bien que cette dernière cette se soit enlisée dans la machine-artefact, ce qui a rendu inconcevable la complexité du vivant.

 

Néanmoins, la théorie des systèmes (Cf. système ) et la cybernétique (Cf. cybernétique ) ont apporté l'une et l'autre des éléments nécessaires pour penser l'organisation du vivant.

 

Ludwig Von Bertalanffy a le mérite d'avoir préconisé une conception organique de la biologie mettant en évidence l'importance de l'organisme considéré comme un tout ou un système et donnant pour objectif principal aux sciences biologiques "la découverte des principes de l'organisation à tous ses niveaux".

 

L'objectif fixé à ses recherches devrait passer par la considération de l'organisme comme un système physique. Or, le second principe de la thermodynamique considérait que tout système physique était frappé d'un principe d'entropie qui le condamnait à une mort calorifique certaine.

 

Et l'organisme vivant tendait, non pas vers l'équilibre thermique (Cf. équilibre et thermodynamique), mais évoluait vers une certaine stabilité, ce qui intriguait fortement les thermodynamiciens (qui devaient trouver une explication à ce phénomène) et les biologistes (coincés dans l'étau démarquant l'entropie de l'évolution ).

 

L'introduction de la notion de "système ouvert", par Von Bertalanffy fut un apport décisif, car il permit de dépasser l'opposition entre entropie et évolution.

 

Selon le second principe de la thermodynamique, les processus physiques tendent en général vers une entropie plus grande, à savoir des états de plus grande probabilité et d'ordre moins poussé.

 

Les systèmes vivants, eux, se maintiennent dans un état très ordonné et fortement improbable, ou peuvent même évoluer vers une différenciation et une organisation plus grande comme c'est le cas pour le développement organique et l'évolution.

 

La véritable révolution épistémologique commença avec Schrödinger qui mit en relief, en 1945, le paradoxe de l'organisation vivante, laquelle ne semble pas obéir au second principe de la thermodynamique.

 

La théorie des systèmes ouverts, introduite par Von Bertalanffy (1942), considère les systèmes vivants comme un système qui fonctionne grâce aux importations matérielles ou énergétiques qu'il effectue dans l'environnement. La matière/énergie importée est porteuse potentielle d'énergie libre ou "entropie négative". C'est le fondement de la tendance non entropique (néguentropique ) des systèmes organiques.

 

D'où la conclusion que "l'organisme se nourrit d'entropie négative".

 

Après Schrödinger, vient Von Neumann, considéré comme l'un des pionniers de la théorie de l'auto-organisation.

 

Von Neumann, célèbre mathématicien Américain, pose, en 1951, grâce, notamment, aux travaux de Norbert Wiener sur la cybernétique, pose les jalons de la théorie des automates auto-reproducteurs.

 

Von Neumann étudie la notion de machine, à travers la différence existant entre machine naturelle et machine artificielle. Von Neumann se demande pourquoi une machine artificielle, dont les constituants sont d'une extrême fiabilité, est moins fiable que la machine vivante.

(Cf.machine).

 

Il découvre que la fragilité de la machine artificielle est due au caractère toujours dégénératif de ses constituants, incapables de tolérer la moindre perturbation, la moindre erreur dans son fonctionnement.

 

En effet, l'erreur, la dégradation sont les causes d'arrêt ou de dégradation irréversible de la machine artificielle. La machine naturelle (vivante), au contraire, est provisoirement non dégénérative, puisqu'elle est capable de tolérer, combattre, intégrer, rectifier l'erreur, en procédant à des réparations locales et à des réorganisations.

 

Malgré les efforts accomplis par tous ces "théoriciens", la théorie de l'auto-organisation demeura sana succès, et en retard par rapport à la cybernétique.

 

L'insuccès de ces efforts sont dus à l'inadaptation de la théorie de l'auto-organisation aux machines artificielles, à l'impossibilité de créer une machine artificielle auto-organisée et auto-reproductrice et aux caractères encore trop abstraits et formels de la théorie de l'auto-organisation, lesquels rendaient incompréhensible toute compréhension du vivant, et suranné tout effort de traiter les données et processus physico-chimiques qui font l'originalité de l'organisation vivante.

 

A l'issue d'une telle situation, une conclusion sautait aux yeux : "la théorie de l'auto-organisation nécessitait une révolution épistémologique plus profonde encore que celle de la cybernétique".

(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, p. 43 ).

 

C'est, "d'une part, à partir de la théorie des automates auto-reproducteurs (self-reproducing automata) et, d'autre part, à partir d'une tentative de théorie méta-cybernétique (self-organizing systems)". (Ibidem)., que les pas décisifs dans le sens d'une théorie de l'auto-organisation furent accomplis. Alors que la cybernétique s'enfermait de plus en plus dans la machine artificielle, les recherches de Von Neumann, Morgenstern, Ashby, Atlan, Maturana et Varela, etc., mettaient face à face machine naturelle et machine artificielle pour en déterminer l'originalité.

 

Ensuite, Ashby, Von Foerster, Gottard Gunther, etc. effectueront des percées théoriques également méta-cybernétiques dont la portée scientifique se révélera importante.

 

Le processus auto-organisateur crée ses propres déterminations et ses propres finalités, et nécessite des conditions externes favorables à l'autonomie, à l'invention, à la création, dans le domaine de l'organisation.

 

Par exemple, l'organisme vivant et l'entreprise créent leurs propres déterminations et leurs propres finalités : ils s'auto-organisent.

 

L'auto-organisation est la caractéristique principale, le trait fondamental de l'organisation vivante en tant qu'elle maintient son indépendance ou son autonomie organisationnelle en dépit des multiples dépendances qui conditionnent cette autonomie.

 

Elle apparaît, pour Morin, comme un développement complexifié de la cybernétique, de la théorie des systèmes, de la théorie de l'information, du structuralisme et du concept d'organisation, mais avec cette caractéristique essentielle que l'auto-organisation soit bien au-delà de la cybernétique, de la théorie des systèmes, de la théorie de l'information, du structuralisme, et "du concept d'organisation lui-même, tel qu'il apparaît à son point le plus avancé, chez Piaget, où il demeure aveugle du petit préfixe récursif "auto" dont l'importance tant phénoménale qu'épistémologique va se révéler pour nous capitale".

(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, p. 42).

 

La révolution épistémologique commence avec Schrödinger qui met en relief, en 1945, le paradoxe de l'organisation vivante, lequel semble ne pas obéir au second principe de la thermodynamique. Puis viennent les travaux formels de Von Neumann qui inscrivent le paradoxe formulé par Schrödinger dans la différence entre la machine (auto-organisatrice) et la machine artefact (simplement organisée).

 

C'est au cours de trois symposia réunis sur le thème de Self-Organizing Systems

(Cf. M.C. Yovits et S. Cameron, Self-organizing system, Pergamon, New York, 1960 ; M.C. Yovits, G.T. Jacobi, G.D. Goldstein, Self-organizing systems, Spartan Books, Washington, 1962,

Heinz Von Foerster et H. Zopf, (eds), Principles of Self-Organization, New York, Pergamon, 1962 ; Heinz Von Foerster, "Communication amongst automata", American Journal of Psychiatry 118, pp. 865-871) que ces auteurs font apparaître la notion d'auto-organisation comme un problème clé de l'organisation vivante.

 

Dans les années cinquante, Von Neumann amorce une réflexion sur les automates naturels (vivants) qui débouche sur l'idée d'auto-réorganisation propre à ces automates. Sa préoccupation principale est de comprendre la logique de l'organisation vivante. Et c'est dans cette réflexion que Von Neumann, débordant le problème de l'auto-reproduction, découvre que "ce qui oppose les automates naturels aux automates artificiels est la complexité d'une organisation qui, tolérant, résorbant et corrigeant le désordre, se répare et se régénère d'elle-même".

(E. Morin, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p. 108).

 

La révolution méta-cybernétique continua avec certains travaux, dont ceux du biologiste français Henri Atlan, qui tira la conclusion de la découverte de Von Neumann en considérant la désorganisation et réorganisation permanente comme des caractères constitutifs de l'auto-organisation vivante.

Cette conclusion permet de concevoir, non seulement le lien entre désorganisation et réorganisation (ou organisation complexe), mais aussi leur consubstantialité dans l'organisation vivante. D'où le dépassement de l'opposition manichéenne entre entités contraires : ordre / désordre, organisation / désorganisation, entropie / néguentropie, vie / mort, etc. D'où, dès lors, l'idée que le lien entre vie et mort, entre entropie et néguentropie, entre organisation et désorganisation est plus étroit, plus profond qu'on n'a jamais pu "métaphysiquement" l'imaginer.

 

Contrairement à la vulgate manichèenne, le caractère paradoxal de ces liens (ordre / désordre, organisation / désorganisation, entropie / néguentropie) est le fondement même de l'auto-organisation qui nous montre que l'ordre du vivant n'est pas simple, ne relève pas de la

logique que nous appliquons à toutes choses mécaniques, mais postule une "logique de la complexité".

 

Des travaux de Maturana, Varela, Uribe dégagent l'idée d'auto-production.

(F.J Varela, H.R. Maturana, R. Uribe, "Autopoiesis : organization of living systems, its characterization and a model", Biosystems, 5, pp. 187-196).

 

Ils considèrent comme propriété centrale des systèmes vivants, la capacité de s'auto-produire de façon permanente. D'où l'idée que l'organisation vivante est une organisation autopoïétique, c'est-à-dire, selon Trincher et Atlan, un processus de réorganisation permanente résorbant et expulsant l'entropie qui se produit continûment en répondant aux atteintes désorganisatrices venant de l'environnement.

(Cf. Trincher, Biology and Information : element of biological thermodynamics ; et H. Atlan, "Du Bruit comme principe d'auto-organisation", Communications, 18, 1972).

 

A partir des années soixante, la logique de l'organisation vivante suscite diverses interrogations (Cf. G. Gunther, "Cybernetical ontology and transjunctionnal operations", in Yovits, Jacobi, Goldstein (Cf. supra) ; H.Von Foerster, Cybernetics of cybernetics, or the control of control and the communication of communication, Biological computer Laboratory University of Illinois, Urbana, Illinois, 1974)

et fait surgir le problème de l'auto-référence, formalisé par Varela.

(Cf. F.J. Varela,"A calculus for self-reference", International Journal for General Systems, 2, pp. 5-24)

sur la base de l'arithmétique de Spencer Brown

(Cf.  G.Spencer Brown, Laws of form, Bantam books, New York, 1972).

 

Donc, d'une certaine manière, le problème de l'auto-organisation renvoi à la différence fondamentale entre machine vivante et machine artificielle. L'auto-organisation se présente ainsi comme une organisation-de-soi, c'est-à-dire comme une organisation qui compute-de-soi, par-soi et pour-soi, de façon auto-référente et égo-centrique.

 

Ces principaux ressourcements scientifiques ont permis à Edgar Morin d'effectuer une révolution à la fois méta-biologique, méta-systémique et méta-cybernétique dans la mise en évidence de la complexité vivante propre à l'auto-organisation.

 

A cela s'ajoutent les ouvrages "Order from noise principle" de Heinz Von Foerster et le principe du "Hasard organisateur", d'Henri Atlan, qui font partie des principaux bâtisseurs de la théorie de l'auto-organisation.

 

Une telle révolution permet aussi d'originer, non seulement l'humain dans le vivant, mais aussi la culture et le social. Ainsi, s'inspirant des observations de l'éthologie contemporaine, Morin montre comment les sociétés humaines s'enracinent dans les sociétés primatiques, comment la culture humaine s'origine dans les proto-cultures animales.

 

Loin de réduire le phénomène humain au biologique, Morin cherche plutôt à comprendre l'émergence et la spécificité de l'humain à partir de ses infra-structures bio-physiques.

(Cf.  E. Morin, Le Paradigme perdu : La nature humaine, Paris, Seuil, 1973, nlle édition, collection "Points", 1979).

 

L'auto-organisation, c'est le grand bricolage de l'organisation vivante.

 

Celle-ci se présente, en effet, comme une organisation de-soi-par-soi, comme une organisation gratuite, sans l'instigation de quelqu'un ou de quelque chose. L'auto-organisation associe plusieurs types d'organisation, plusieurs logiques.

 

Elle associe une logique centralisatrice/hiérarchique (à travers le fonctionnement du système nerveux central considéré comme le centre de commande de la plupart des opérations de l'organisme vivant), une logique polycentrique/polyarchique (l'hypothalamus et l'hypophyse sont deux membres de la famille cérébrale qui centralisent aussi plusieurs opérations, comme on peut le constater dans la régulation du cycle menstruel de la femme (Cf. rétroaction et récursion) ; une logique anarchique (la capacité très spécialisée des cellules ; dans chacune des cellules de l'organisme, cent mille réactions ont lieu presque simultanément, chacune des cellules étant apte à intervenir ici ou là, pour relayer une cellule tumorale en extinction ; cela se passe de façon anarchique, c'est-à-dire sans principe de base) ; "une écologique à la fois excentrique et présente à l'intérieur de toute auto-organisation".

(E. Morin, La Méthode, Tome 2. la vie de la vie, p.323).

 

L'auto-organisation est l'organisation se faisant d'elle-même, sans aucune logique organisationnelle simple, formalisable, algorithmisable.

 

L'auto-organisation polylogique, bricoleuse, comme le pense E. Morin, "l'organisation vivante ou auto-organisation ", n'a rien de la rationalité d'un édifice conçu par un architecte ni de l'irrationalité d'un tohu-bohu incohérent, tout en comportant apparemment des traits de l'un et de l'autre. Elle semble relever plutôt du bricolage, dans le sens où ce terme comporte dans sa signification stratégie opportuniste, utilisation de matériaux venus de toutes provenances et éventuellement détourner de leur fonction première.

 

Bricolages, les éco-systèmes, combinaisons symbiotiques/antagonistes, pièces à pièces d'interactions myopes, entraînant une auto-régulation d'ensemble en un gigantesque palais du facteur cheval. Bricolages, les transferts détournant des constituants de leur finalité et de leur forme originaire pour un nouvel usage : ainsi des cellules procaryotes sont devenues les mitochondries des cellules eucaryotes, les cellules nerveuses sont devenues des cellules sensorielles ayant émigré en profondeur et s'étant métamorphosées dans cette émigration.

 

Bricolages les ontogenèses combinant aléatoirement deux patrimoines génétiques en un.

Bricolages, les détournements des fins en moyens et des moyens en fins, la transformation de sous-produits en produits principaux et de produits principaux en sous-produits. Bricolages, la fabrication de pattes ou d'ailes à partir de nageoires, de poumons à partir de branchies. Bricolages, les ruses et astuces de circonstances". (E. Morin, op.cit., p.323).

"L'idée d'auto-organisation opère une grande mutation dans le statut ontologique de l'objet, qui va au-delà de l'ontologie cybernétique".

(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, p. 45).

 

Elle permet d'intégrer la forme phénoménale de l'objet, son principe d'organisation, et de concevoir l'organisation vivante comme étant dotée d'autonomie relative, c'est-à-dire d'autonomie organisationnelle, organismique et existentielle.

 

Les vertus libératrices du principe d'auto-organisation, vis-à-vis de la pensée scientifique classique simplifiante et réductionniste, sont incommensurables. On peut citer entre autres le dépassement de la causalité mécanique / déterministe, qui ne peut concevoir l'auto-organisation cellulaire, par la conception de la causalité rétroactive, aujourd'hui enrichie et heureusement complétée par le principe de "récursion organisationnelle", découvert par Edgar Morin.

 

Le besoin d'élaborer une théorie de l'auto-organisation découle notamment de la nécessité de reformuler le concept d'homme, c'est-à-dire de lui restituer sa multidimensionnalité et/ou sa complexité ( individu - société - espèce ), brisée par l'anthropologisme, le sociologisme et le biologisme.

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