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AUTOS

 

La vie a toujours été présentée sous un double visage incompressible génératif (génétique, génotypique) et phénoménal (individuel, phénotypique). Pourtant, la vision simplifiante et réductrice de la biologie classique tendait à escamoter ce double visage incompressible en diluant le phénoménal dans le génératif. De ce fait, la biologie classique escamotait le problème troublant de l'autonomie de l'être vivant. Vers la fin des années quarante, l'avènement de la cybernétique a introduit les notions de rétroaction, de régulation et l'idée informationnelle de programme. Cette dernière permettait de concevoir l'idée d'une régulation interne ou d'une causalité interne (endo-causalité ), grâce à laquelle la détermination interne du système devenait de plus en plus une idée indiscutable, une réalité. L'autonomie vivante aurait pu être pensée une fois pour toutes avec cet apport de la cybernétique.

 

Mais cela n'a pas été le cas, "Puisque le modèle appliqué à l'organisation vivante demeura la machine artificielle (artefact ) qui reçoit toujours son programme, ses matériaux, sa conception, sa fabrication de l'extérieur, c'est-à-dire de l'homme. Pourtant, c'est sur la lancée cybernétique, dans la théorie des [automata],que fait irruption, de façon centrale, le préfixe "auto".

 

C'est avec la réflexion de Von Neumann sur la théorie des [self reporducing automata], que fait irruption comme idée et problème théorique la reproduction-de-soi.

 

Plus encore : Von Neumann, en réfléchissant sur la différence entre automates artificiels (artefacts ) et automates naturels (êtres vivants), avait ouvert les voies à l'idée d'auto-organisation. Si les automates artificiels commencent à se dégrader dès qu'ils entrent en fonctionnement, bien que constitués de composants très fiables (reliables ), alors que les êtres vivants, bien que constitués de composants très peu fiables, peuvent résister un temps à la dégradation, c'est que

les premiers ne peuvent régénérer leurs constituants et ne peuvent se réorganiser d'eux-mêmes ; les êtres vivants, eux, sont capables de régénérer leurs composants, parce qu'ils se réorganisent en permanence : l'idée d'auto-réorganisation permanente, dégagée par Atlan, ouvre en fait la porte centrale à l'idée d'auto-organisation et à l'idée "d'auto-poïèse ".

(E. Morin, Science avec conscience, p. 289 ).

 

A partir de la fin des années cinquante, l'organisation vivante commence à être conçue en termes d'auto-organisation par certains chercheurs. Heinz Von Foerster parle de systèmes auto-organisateurs, Maturana et Varela parlent d'auto-poïèse.

 

Bien qu'elle n'ait été élucidée que tardivement, le concept d'organisation est une notion à peu près connue de tout le monde, familière, pourrait-on dire. Mais le préfixe «auto» qui précède le mot organisation dans «auto-organisation» n'est pas un mot courant. Dès lors, il se pose la question de savoir ce que signifie «auto».

 

Ce que l'on sait de ce préfixe, c'est qu'il traduit "Cette propriété mystérieuse qui fait qu'un être, un système, une machine vivante puisent en eux-mêmes la source de leur autonomie très particulière d'organisation et de comportement, tout en étant dépendants, pour effectuer ce travail, de nourritures énergétiques, organisationnelles, informationnelles extraites ou reçues de l'environnement.

 

" Qu'est-ce donc qu'une autonomie vivante qui n'est autonomie que parce que, à un autre niveau, elle est éco-dépendance ? ". (Ibid.).

 

Dans cette vacuité conceptuelle, E. Morin propose d'utiliser provisoirement  le concept d'autos

"Pour pouvoir envisager les problèmes que pose le préfixe auto". (Ibid.).

 

Varela propose l'auto-référence (self-reference ) pour reconnaître la qualité propre à l'auto- poïèse. De ce fait, il propose de définir la self-reference comme récursivité. Tout en reconnaissant que self-reference et récursivité sont des notions clés pour comprendre le phénomène vivant,

E. Morin pense qu'elles sont trop vastes, trop étendues pour rendre compte des propriétés spécifiques de la notion d'autos. Elles rendent compte d'innombrables phénomènes physiques self-organisateurs qui ne sont pas biologiques, comme l'organisation de l'atome, des étoiles, des tourbillons. (Ibid., pp. 289-290 ).

 

Donc, E. Morin distingue la notion de soi (self ) de la notion d'autos. " Un tourbillon est organisateur-de-soi (self-organizing) dans le mouvement même où les états finaux se confondent avec les états initiaux. Les étoiles comme notre soleil naissent de la rencontre de rétroactions implosives (gravitation) et de rétroactions explosives (chaleur), lesquelles constituent ensemble une boucle régulatrice organisationnelle de soi. Le phénomène du self, c'est-à-dire de l'être et de l'existence, est un phénomène physique fondamental, puisque c'est sur lui que se constitue notre monde organisé, fait d'atomes et d'étoiles. (On peut même considérer, comme le fait justement Bogdansky, que les ondes sont des phénomènes self-organisateurs.) ".(Ibid., p. 290 ).

 

Voilà pourquoi E. Morin considère l'autos comme un concept plus riche que le soi.

En effet, pour lui, "soi",  est contenu dans "autos", comme en témoigne, par exemple, l'organisation vivante : " L'auto-organisation biologique contient en la contrôlant l'organisation-de-soi qui s'effectue thermodynamiquement dans et par la formation des «structures dissipatives»". (Ibid.).

 

De ce fait, une théorie de l'organisation vivante qui établirait une équivalence absolue, où un rapprochement sémantique définitif entre "soi", et "autos", serait, non seulement frappée d'insuffisance, mais aussi entachée de quelque persistance en face de certains phénomènes.

E. Morin critique sans trêve les théories génétistes tendant à subordonner le phénoménal au génératif, tout comme il condamne les théories de l'auto-organisation subordonnant l'idée d'auto-reproduction à celle d'auto-production.

 

Toute théorie, définition, un tant soit peu, correcte de l'autos doit éviter d'escamoter l'un des deux aspects de la vie : les profils génératifs (qui se cristallise dans la notion d'espèce) et phénotypique ou phénoménal (illustré par la notion d'individu).

 

Toute théorie de l'autos doit concevoir l'unidualité (unité complexe des notions apparemment opposées)

 

Préfixe problématique, de caractère paradigmatique, « Autos » , "Désigne à la fois le retour du même à travers les cycles de reproduction (idem) et l'émergence des êtres individuels (ipse), l'identique (idem) qui définit une espèce, et l'identité (ipse) qui définit un individu. Il donne un sens vivant aux termes d'organisation, production, reproduction : auto-organisation, auto-production, auto-reproduction".

(E. Morin, La Méthode, Tome 2., La vie de la vie, p. 108).

L'autos, c'est la reconnaissance de l'autonomie vivante dans et par sa dépendance. Toute organisation physique dispose d'une relative autonomie.

Il est des êtres physiques organisateurs-de-soi (étoiles, tourbillons, remous...), produisant et maintenant leur existence autonome dans et par leur réorganisation permanente et leur régulation spontanée.

 

L'autonomie vivante, bien que dépendante de la détermination physico-chimique, produit son organisation autonome, se produit elle-même, à partir de ses déterminations physico-chimiques. Elle émerge justement de ces déterminations.

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