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BOUCLE   (boucle épistémologique)

 

Implication mutuelle ou relation circulaire entre les sciences physiques, biologiques et anthropo-sociales, due à l'origine commune de toutes les sciences et à leur interdépendance mutuelle.

 

La boucle épistémologique (ou boucle de la connaissance) se présente schématiquement sous la forme d'une liaison circulaire entre les sciences physiques, biologiques et anthropo-sociales.

 

E. Morin conçoit cette boucle pour briser les murs dressés par  les savants au cours de deux derniers siècles pour protéger leur domaine de savoir et des incursions dans d'autres domaines.

 

Depuis l'Antiquité grecque, la science a toujours été englobante, intégrante. C'est ce qu'indique la caractérisation de la philosophie de l'Antiquité grecque : la nature ( cosmos )  est l'objet principal de la recherche. Les philosophes de l'Antiquité ne font pas leur recherche dans un domaine précis, excluant le reste de la nature. Pour eux, le cosmos représente à la fois l'Univers et tous les objets qui le constituent : l'organisation vivante, les hommes et leurs institutions, l'environnement, etc.…

 

La nature est un « tout englobant et homogène ». ( cosmos ).

L'homme est un microcosme (c'est-à-dire un cosmos en miniature) au sein du macrocosme.

A ce titre, la nature doit prendre en considération tout ce qu'elle englobe (le monde physique, biologique, ainsi que toutes les inventions humaines).

 

La hiérarchisation du savoir n'existe pas. Tout se tient, tout est chapeauté par le macrocosme, l'univers dans sa totalité englobante. Aucun objet n'est indigne de la philosophie. Différents objets font le centre d'intérêt de la philosophie. Tout peut devenir un objet de réflexion : le monde, l'homme, l'homme comme être social, l'absolu, etc.

 

Au Moyen-âge, commence une certaine hiérarchisation du savoir. Dieu est le centre de la réflexion, de tout savoir. Il est créateur de l'Univers et de tous ses constituants. Par conséquent, aucun objet n'échappe à sa connaissance. Dès lors, pour acquérir un juste savoir, il faut connaître Dieu, l'apprivoiser en quelque sorte pour qu'il nous donne sa grâce et nous révèle les choses insondables qui échappent au regard immédiat.

 

C'est aux Temps Modernes que commence l'hétérogénéisation de la hiérarchisation systématiques des savoirs. Tout en mettant l'homme au centre de la réflexion, les savoirs différents peuvent / doivent faire l'objet d'une étude particulière. Par exemple, les sciences physiques doivent faire l'objet d'une étude systématique. La société doit être étudiée particulièrement pour mieux être connue et comprise. Les sciences biologiques, elles aussi, doivent être épinglées systématiquement. En fait, dans un premier temps, le souci de séparation n'impliquait nullement l'enfermement des disciplines du savoir en vase clos, ni leur isolement absolu. Le souci primordial était celui d'acquérir un juste savoir de chaque discipline. Pour ce faire, il fallait une méthodologie appropriée. Devant l'accroissement  informationnel exacerbé, il fallait que les différentes disciplines du savoir soient réunies dans leurs secteurs respectifs en sciences constituées. C'était une question de complexification croissante de l'information, induite corrélativement par les progrès techniques / scientifiques et ceux de l'esprit humain.

Mais petit à petit, avec cet accroissement informationnel impressionnant, les savoirs se sont systématiquement hétérogénéisés/divisés en plusieurs disciplines autonomes. Les possibilités d'engrammation informationnelle s'amenuisant pendant que les sciences évoluaient, les humeurs des savants ont transformé les lignes de démarcation entre sciences en murs ou clôtures barbelées, privant ainsi les différentes disciplines du savoir de la possibilité de communiquer librement.

Tout en reconnaissant l'importance des méthodes de la disjonction, de l'isolement, de la réduction,de la séparation, de la mesure, etc., qui ont toutes servi à la mise au point de grandes découvertes scientifiques ( "C'est grâce à la méthode qui isole, sépare, disjoint, réduit à l'unité, mesure, que la science a découvert la cellule, la molécule, l'atome, la particule, les galaxies, les quasars, les pulsars, la gravitation, l'électromagnétisme, le quantum d'énergie, qu'elle a appris à interpréter les pierres, les sédiments, les fossiles, les os, les écritures inconnues, y compris l'écriture inscrite sur ADN ". ( M.I.NN., p. 13 )).

 

Edgar Morin déplore l'incapacité des savants à remettre sur pied les ponts qui font communiquer ces différents savoirs disjoints. Pourtant, c'est à travers cette communication que l'on peut se constituer une juste vision du monde et de l'homme.

(La Méthode Tome 1. NN., pp. 12-13 ).

 

Ainsi, pour E. Morin, rien n'autorise la nécessaire décomposition analytique pour appréhender la décomposition et l'atomisation généralisées des êtres et des choses.

 

Le nécessaire isolement de l'objet ne doit pas se réaliser par la disjonction et l'incommunicabilité entre ce qui est séparé. Pas plus que la spécialisation fonctionnelle ne doit se réaliser par une parcellarisation absurde.

 

En revanche, la nécessaire constitution d'une vision de l'homme et du monde interdit la dislocation de la connaissance en « mille savoirs ignares », et donc nécessite instamment la construction, à la place des murs barbelés, des ponts qui fassent communiquer tous les savoirs disjoints ( M.I., pp. 12-13 ).

 

Ainsi, on peut résumer le propos de Morin sur la nécessité de la constitution d'une boucle épistémologique entre sciences naturelles, biologiques et anthropo-sociales comme une tentative intellectuelle de conjuration d'un aveuglement généralisé sur la connaissance.

 

On ne peut pas accepter que la mesure, la manipulation et la prévision fassent régresser l'intelligibilité. On ne peut pas accepter que les informations se transforment en bruit, ni que le souci d'élucidation profonde se transforme en obscurcissement généralisé. On ne peut pas accepter que les questions clés soient renvoyées aux oubliettes, que la connaissance se fonde sur l'exclusion du sujet connaissant, que la pensée se fonde sur l'exclusion du pensant, que le sujet soit exclu de la construction de l'objet. On ne peut pas tolérer que la science soit totalement inconsciente de son insertion et de sa détermination sociale, ni qu'elle se perde dans cette détermination, une fois celle-ci perçue.

 

On ne peut pas considérer comme normal et évident le fait que la connaissance scientifique n'ait pas de sujet, ni que son objet soit arbitrairement disloqué entre les sciences, émietté entre les disciplines. "Cette relation circulaire signifie tout d'abord qu'une science de l'homme postule une science de la nature, laquelle à son tour postule une science de l'homme (...).

Elle signifie aussi qu'en même temps que la réalité anthropo-sociale relève de la réalité physique, la réalité physique relève de la réalité anthropo-sociale". ( M.I., NN., p. 17 ).

 

Comme on peut le constater, prise à la lettre, les deux propositions exprimant la relation circulaire deviennent antinomiques, s'annulent l'une l'autre et nous fait déboucher sur une incertitude et l'impossibilité d'une connaissance véritable. "On comprend donc que les liaisons entre propositions antinomiques en dépendance mutuelle demeurent dénoncées comme vicieuses et dans leur principe, et dans leurs conséquences  ( la perte du socle de l'objectivité ). Aussi a-t-on toujours brisé les cercles vicieux soit en isolant les propositions, soit en choisissant l'un des termes comme principe simple auquel on doit ramener les autres. Ainsi, en ce qui concerne la relation physique/biologie/anthropologie, chacun de ces termes fut isolé, et la seule liaison concevable fut la réduction de la biologie à la physique, de l'anthropologie à la biologie. Ainsi, la connaissance qui relie un esprit et un objet est ramenée soit à l'objet physique  (empirisme ) soit à l'esprit humain (idéalisme) soit à la réalité sociale (sociologisme). Ainsi la relation : sujet/objet est dissociée, la science s'emparant de l'objet, la philosophie du sujet". ( M.I. NN., p. 18 ).

 

La méthode de la complexité morinienne refuse justement une telle rupture de circularité. Car, cette dernière ne fait qu'installer la disjonction, la simplification, la réduction en lieu et place de la circularité. "Briser la circularité, éliminer les antinomies, c'est précisément retomber sous

 L'empire du principe de disjonction/simplification auquel nous voulons échapper. Par contre, conserver la circularité, c'est refuser la réduction d'une donnée complexe à un principe mutilant ; c'est refuser l'hypostase d'un concept-maître ( la Matière, l'Esprit, l'Information, la Lutte des classes, etc. ). C'est refuser le discours linéaire avec un point de départ et un terminus. C'est refuser la simplification abstraite. Briser la circularité semble rétablir la possibilité d'une connaissance absolument objective. Mais c'est cela qui est illusoire : conserver la circularité, c'est au contraire respecter les conditions objectives de la connaissance humaine, qui comporte toujours, quelque part, le paradoxe logique et l'incertitude.

 

"Conserver la circularité, c'est, maintenir l'association de deux propositions reconnues vraies l'une et l'autre isolément, mais qui sitôt en contact se nient l'une l'autre, c'est ouvrir la possibilité de concevoir ces deux vérités comme les deux faces d'une vérité complexe; c'est désocculter

La réalité principale, qui est la relation d'interdépendance, entre des notions que la disjonction isole ou oppose, c'est donc ouvrir la porte à la recherche de cette relation.

 

Conserver la circularité, c'est peut-être, du coup, ouvrir la possibilité d'une connaissance réfléchissant sur elle-même : en effet, la circularité physique ---> anthropo-sociologie et la circularité objet ----> sujet doivent amener le physicien à réfléchir sur les caractères culturels et sociaux de sa science, sur son propre esprit, et le conduire à s'interroger sur lui-même. (...).

 

Concevoir la circularité, c'est dès lors ouvrir la possibilité d'une méthode qui, en faisant interagir les termes qui se renvoient les uns les autres, deviendrait productive, à travers ces processus et échanges, d'une connaissance complexe comportant sa propre réflexivité.

 

"Ainsi, nous voyons notre espoir surgir de ce qui faisait le désespoir de la pensée simplifiante : le paradoxe, l'antinomie, le cercle vicieux. Nous entrevoyons la possibilité de transformer les cercles vicieux en cycles vertueux, devenant réflexifs et générateurs d'une pensée complexe. D'où cette idée qui guidera notre départ : il ne faut pas briser nos circularités, il faut au contraire veiller à ne pas s'en détacher. Le cercle sera notre roue, notre route sera spirale". ( M.I. NN., Pp. 18-19 ).

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