CHAOS
Concept d'origine grecque signifiant primitivement gouffre, abîme.
On peut rattacher à ce terme plusieurs acceptions possibles dont trois classiques, et, une, très récente, constituant, en quelque sorte son renouveau et sa ré-actualisation sémantique.
Ce concept naît dans la cosmogonie de l'antiquité grecque. "Le mythe grec avait dissocié chronologiquement le chaos originaire, sorte de pré-univers monstrueux ou Ouranos le
Furieux copule avec sa mère Gaïa et détruit ses enfants, du cosmos, univers organisé ou règne la règle et l'ordre".
(E.Morin, La Méthode, Tome 1, p. 57).
Le Chaos désigne donc, dans la pensée grecque classique, la confusion originelle, le mélange primordial d'ordre et de désordre qui précède l'apparition de cosmos, c'est-à-dire de l'Univers conçu comme un tout ordonné, une totalité organisée.
Le chaos est l'arrière-univers où ordre et désordre sont indistinctement emmêlés. Ou encore la confusion qui précède la création ou la formation de l'Univers.
La pensée grecque classique opposait logiquement "Ubris", c'est-à-dire la démesure forcenée, à "Dike", la loi, l'équilibre parfait.
Le Chaos est en quelque sorte "Ubris" et "Dike" confondus.
C'est l'idée d'indistinction entre puissance destructrice et puissance créatrice, entre ordre et désordre, entre désintégration et organisation, entre "Ubris" et "Dike".
Edgar Morin emploie ce concept dans un sens très proche de la conception grecque de l'antiquité, mais avec une différence importante, à savoir que chez E.Morin chaos et cosmos, tout en se différenciant, continuent à coopérer. En effet, chaos désigne, chez Edgar Morin, la source indistincte de l'ordre et du désordre.
La cosmogénèse (la formation de l'Univers) s'opère dans et par le chaos, c'est-à-dire à travers éclatement, dispersion, émiettement du cosmos et de ses organisations, de ses ordonnancements.
Donc, chez Edgar Morin, " Est chaos exactement, ce qui est inséparable dans le phénomène à double face par lequel l'Univers à la fois se désintègre et s'organise, se disperse et se polynuclée (...). La genèse des particules, des atomes, des astres s'opère dans et par les agitations, turbulences, remous, dislocations, collisions, explosions. Les processus d'ordre et d'organisation (de l'Univers) ne se sont pas frayé un chemin comme une souris à travers les trous du gruyère cosmique, ils se sont constitués dans et par le chaos, c'est-à-dire le tournoiement de la boucle tétralogique (Cf. Tétralogue-boucle tétralogique) : ordre- désordre-interactions".
(Cf. E. Morin, La Méthode, Tome 1. La nature de la nature, pp.57-58).
Il y a une grande originalité, une nouveauté dans la notion de chaos telle que l'introduit E. Morin c'est l'idée que le chaos ne s'arrête pas quand l'Univers prend forme.
Alors que dans la conception grecque "chaos", s'oppose à "cosmos", autrement dit la naissance du cosmos chasse le chaos, l'excluant à tout jamais de l'Univers, chez Edgar Morin, le chaos continue sans trêve dans le cosmos. Il y a chaos dans cosmos. Cela signifie que l'ordre et l'organisation de l'univers ne se font pas une fois pour toutes, mais à travers les avatars et les soubresauts du désordre, de l'aléatoire. Les dispersions et émiettements de l'Univers n'ont pas fini d'opérer avec le surgissement de cosmos.
Donc, le chaos et le cosmos, tout en s'excluant d'une certaine manière, coopèrent, font leur chemin ensemble. D'où l'enfantement très juste et opportun, par E. Morin, du concept très novateur de "Chaosmos", signifiant le phénomène hybride de la continuité de chaos dans le
Cosmos, le fait que le cosmos se fasse dans, par et à travers le chaos, de sorte que l'Univers est toujours "Chaosmos".
De nos jours, le terme de chaos est devenu, on ne peut plus, polysémique.
Il revêt plusieurs sens, dont le plus intéressant est celui qui a conduit à la création de ce qu'on appelle aujourd'hui la "Théorie du Chaos".
Cette dernière supplante la mécanique newtonienne, centrée sur l'idée que l'Univers était régi par des lois simples et déterminées. Comme on le sait, l'Univers newtonien tournait inexorablement comme une horloge. Et rien ne pouvait arrêter son mouvement horloger.
Aujourd'hui, est née une nouvelle théorie : une cause anodine, comme le frémissement de l'aile d'un papillon au cœur de la forêt amazonienne, peut provoquer une tempête à Chicago : c'est la théorie du chaos, à la frontière de laquelle se situe la complexité.
La théorie du chaos nous enseigne que des très petites causes, c'est-à-dire des causes apparemment négligeables peuvent produire des effets considérables ou ne produire aucun
effet du tout.
Il y a là l'idée d'aléatoire, d'incertitude et d'imprédictible qui caractérisent les organisations en général.
On espère que la théorie du chaos et la science de la complexité apporteront de nouveaux éclairages sur des phénomènes mystérieux comme le développement de l'embryon humain, l'approfondissement des mécanismes de la conscience, la multiplication et l'extinction de nombreuses espèces vivantes, etc.