COMPLEXITÉ
Terme dérivé du verbe latin "Complectere", composé de la racine "Plectere", signifiant tresser, lacer, enlacer, entrelacer, attacher, accoler, rapprocher, et du préfixe accompagnateur "Cum" signifiant "Avec".
"Complectere", veut donc dire étymologiquement : Tresser, Tisser ensemble, Tisser avec.
Pour le besoin de la clarté et de la concision, mais aussi et surtout parce que les mots opposés simplicité et complexité proviennent tous deux de la même racine indo-européenne « plek », on peut procéder à leur comparaison.
Plus généralement, la simplicité renvoie à l'absence (ou quasi-absence) de complexité.
Or, il se fait que le réel, les objets qui nous entourent, les phénomènes qui surviennent dans l'Univers présentent souvent des traits du désordre, de l'inextricable, de l'ambiguïté, de l'aléatoire. D'où la difficulté de concevoir leur complexité.
D'où, le fait que notre intelligence ait tendance à nier la réalité de la complexité, en recherchant dans les phénomènes l'ordre, en refoulant tout ce qui présente des traits du désordre, d'incertitude, en sélectionnant les facteurs d'ordre, de certitude, de clarté, de distinction.
La pensée complexe se démarque nettement d'une telle conception. Elle nous présente plutôt un réel tissé d'ordre et de désordre, et dont la texture réside, non pas dans l'un des paysages de deux spectres, mais dans le clair-obscur, dans l'entre-deux de l'ordre et du désordre.
Ainsi, contrairement à la conception négativiste cartésienne, Edgar Morin conçoit la complexité avant tout comme "Un mot affirmatif de la diversité, du débordement de l'imprévisible réalité, et qui nous rappelle après Héraclite, Schopenhaüer, Nietzsche ou Axelos que le monde est un jeu, comme la connaissance...".
(Arguments pour une méthode, Colloque de Cerisy, Autour d'Edgar Morin, p. 25 ).
"Au second abord, la complexité est (...) un tissu d'événements, actions, interactions, rétroactions, déterminations, aléas, qui constituent notre monde phénoménal" (Ibidem, p. 21).
Ces événements, actions, interactions, rétroactions, déterminations, aléas constituent, dans leur diversité occurrentielle, notre monde, dans lequel ils sont nécessairement intégrés. Aussi toute tentative de les concevoir isolément les uns des autres constitue une réduction unidimensionnalisante.
La complexité se présente dès lors comme un défi à l'intelligence, un défi qui incite à la stratégie, à l'art cognitif, et qui rappelle à l'intelligence qu'aucune réalité complexe ne peut être connue de manière exhaustive, que les lacunes et les incertitudes sont dans toute réalité complexe. Or, la physique nous a appris, après l'obsession de l'élémentaire qui caractérise la physique classique, que "Rien n'est simple", qu'aucune réalité ne se réduit à de l'élémentaire.
Pour Edgar Morin, la complexité est empirico-logique. La complexité empirique, "C'est la complication, l'enchevêtrement, l'entrelacement, la multiplicité des inter-rétroactions comportant aléas, incertitudes, désordres, complications". (Ibidem, p. 264).
La complexité logique est l'union de termes antagonistes comme " l'un " et le " multiple ", dans
" l'unitas" " multiplex". " C'est l'affrontement des paradoxes et même des contradictions qui surgissent au cours de l'examen rationnel du réel et de l'exercice logique de la pensée".
(Ibidem, p. 264)
La complexité surgit dans le dialogue avec le monde réel. Il y a différents types de complexité que l'on peut réunir en un complexe des complexes. On peut reconnaître deux principaux types de complexité, la complexité désorganisée et la complexité organisée.
Le premier type de complexité est caractérisé par le foisonnement du hasard, de l'aléatoire, de la diversité hétéroclite dans les phénomènes, tandis que dans la complexité organisée, l'aléatoire et la diversité sont relativement de moindre facture.
La complexité, au sens d'Edgar Morin, est une idée qui nous invite à entretenir constamment le dialogue progressif / régressif en nous ; c'est l'idée qu'il y a présence de l'ombre et de l'indicible dans tout ce qui est dicible et dans tout ce qui est éclairé, et qui conditionne le dicible et l'éclairé.
La complexité, c'est aussi l'idée qu'il y a une progression mutuelle entre l'ignorance et la connaissance. Cette progression change le caractère de l'ignorance. Elle nous fait accéder à la connaissance de la connaissance, laquelle nous fait connaître l'ignorance et nous fait dépasser l'ignorance de l'ignorance.
" L'organisation complexe, notamment l'auto-éco-organisation vivante, comporte un lien crucial organisation / désorganisation : elle produit à la fois sa propre désorganisation et sa propre réorganisation. De plus il n'y a pas de frontière entre l'hypercomplexe et la désorganisation, car plus une organisation est complexe, plus elle comporte d'aléas, de libertés et de variétés, plus elle est fragile. Ainsi la complexité est une notion assez difficile à manipuler, à reconnaître, à intégrer, à penser. Elle nécessite un "deutero-apprentissage", comme dit Bateson. Il nous faut réapprendre à penser pour penser la complexité ". (Ibidem, pp. 264-265).
Toute pensée est, en elle-même, complexe par le fait qu'elle suscite le plein emploi de multiples dialogiques - analyse / synthèse, concret / abstrait, l'un / le multiple - le plein emploi de la réflexivité, et un processus de conception qui amène à essayer de concevoir ce que c'est que concevoir, à essayer de comprendre ce que c'est que comprendre, et connaître ce que c'est que connaître. La frontière entre le simple et le complexe n'est pas nette, car " La complexité a besoin d'un minimum de simplicité (ordre, clarté, unité, logique, distinction, synthèse...). Elle ne peut viser à la totalité dans la description des phénomènes ; d'autant plus que les phénomènes sont associés en chaîne et elle doit d'une certaine façon sélectionner, éliminer donc simplifier".
(E. Morin, Arguments pour une méthode, p. 264 ).
De plus, la plupart des complexités qui nous entourent sont issues de la simplicité. De ce fait, il n'est pas étonnant que les lois fondamentales qui décrivent ces complexités présentent une certaine simplicité, comme l'atteste la loi de la gravitation universelle de Newton.
Le mot de complexité est un mot à la fois très répulsif et très attractif. Pour les uns, il est répulsif, à cause de son caractère souvent hétéroclite, du foisonnement de détails parfois sans importance qu'elle implique; Il est attractif pour les autres, à cause de son refus de simplifier, de réduire, de découper arbitrairement le réel ou, pour reprendre Gaston Bachelard, de sacrifier son aspiration à la multidimensionnalité.
Pour Edgar Morin, il doit être l'un et l'autre : "Il est répulsif parce que, complexité au premier abord, signifie incertitude, confusion, on n'arrive plus à avoir les idées claires, distinctes, on est dans l'incertitude : ce qui angoisse. D'où la volonté de chasser, dissoudre la complexité. Le mot de complexité est aussi un mot attractif parce qu'il nous attire vers la richesse du monde phénoménal, et d'autre part vers le mystère du réel profond".
(E. Morin, Arguments pour une méthode, p. 263).
La complexité est donc un mot à prendre dans son ambivalence profonde.
L'idée de complexité comporte quelques messages intéressants pour nous. Elle nous invite d'abord à penser l'opposé comme écosystème, et la négativité comme faisant partie du tout. La politique de la démocratie est une des illustrations de ces idées. En fait, la démocratie consiste, entre autres, à la coexistence dans un tout des antagonismes ou des contraires. Nul individu sensé ne saurait nier la nécessité d'une coexistence des idées différentes, voires opposées dans un système démocratique. Nul ne saurait méconnaître l'apport de la confrontation contrôlée des idées dans l'émergence de la démocratie.
La pensée complexe nous invite enfin à réviser, à réexaminer nos concepts fondamentaux, parce qu'ils ont beaucoup dérivé, changé, "Ils se sont souillés dans l'immonde comme le mot
" Révolution" (Ibidem).
Ainsi, la complexité chez Edgar implique simultanément la présence, la préservation et le contrôle de la diversité organisée. Bien entendu, dans la plupart de systèmes adaptatifs complexes imbriquant les humains dans la boucle, le contrôle et la préservation de la diversité posent
de nouveaux problèmes de complexité dont la difficulté de traitement exige leur conception par l'esprit humain en termes de défis.