COMPUTATION
Ce terme est issu du verbe latin " Computare ", signifiant : compter, calculer, chiffrer, évaluer, supputer. Le mot computare est la conjonction du préfixe latin " Cum = Avec ", et du radical latin " Putare = Compter ", calculer, supputer, considérer, raisonner, estimer, apprécier, juger, penser, etc...
Quand on parle de la notion de computation aujourd'hui, la première idée qui surgit est celle de l'ordinateur. En effet, nous définissons l'ordinateur, entre autres, comme une " Machine physique créée par l'homme en 1943 " ( M. 3. CC, p. 36 ).
Cette machine physique, qui a la particularité d'être une machine artificielle, justement parce qu'inventée par l'homme, est connue sous l'appellation de computer, (COMPUTER). Turing est l'un des principaux artisans de l'informatique. Il a conçu un programme ( ou algorithme ) destiné à un ordinateur qui calculerait rapidement divers nombres. L'ordinateur a donc été créé pour accomplir les tâches complexes, avec une rapidité inouïe. Mais l'idée de computation chez Turing est née d'un autre souci : celui de traiter les symboles. Le calcul numérique n'était qu'un aspect secondaire, inessentiel de la computation.
( M.3 CC, p.36 ).
Alors qu'ils étaient déjà considérés comme des outils de calcul numérique, Herbert. Simon, Prix Nobel d'Economie, concevait les computers comme des systèmes de manipulation de
« symboles physiques ». (M. 3. CC, p. 36 ).
Aujourd'hui, les computers peuvent " Gouverner des activités pratiques ( manipulations robotiques ), des activités organisatrices ( contrôle de la gestion d'une entreprise ), et des activités proprement cognitives, comme percevoir ( reconnaissance des formes ), diagnostiquer ( une maladie par exemple ) et raisonner (par langage et idées ) ". ( M. 3. CC, p. 36 ).
Quant à l'activité computante comme telle, " Elle peut être simple (portant sur des unités
élémentaires d'information ) ou complexe ( opérant des « clauses », assertions synthétiques qui ne peuvent être décomposées ni réduites aux assertions qu'elles contiennent). Elle peut suivre strictement des instructions ( instructions followers ) et elle peut élaborer des stratégies en combinant méthodes logiques et méthodes heuristiques ( dont la méthode par essais et erreurs ). Elle peut même disposer déjà d'un minimum d'aptitudes auto-référentes ( que développeront probablement les futures générations de computers). L'activité computante peut pratiquer impeccablement toute opération logique. Elle peut, de plus en plus, se hisser au niveau de la théorie, prouver des théorèmes et même opérer des découvertes : ainsi le programme Bacon a réinventé de lui-même ( par induction à partir de données et par dérivation de théories ) la troisième loi de Kepler, la loi d'Ohm, la loi des gaz parfaits " ( M.3. CC, pp. 36-37 ).
Un computer est donc une machine artificielle qui accomplit des opérations cognitives et
intelligentes qui semblaient être le privilège de l'esprit humain. Mais cette machine artificielle
présente deux faces : Une face qui accomplit effectivement des opérations perfectionnées du cerveau humain et une autre face où son activité paraît figée, bornée ( les mêmes tâches sont accomplies de la même manière, selon un dispositif standard, etc.…). Bien qu'il présente quelques limites importantes par rapport au cerveau humain, le computer artificiel n'en reste pas moins énigmatique. tant il présente des similitudes fonctionnelles avec le cerveau humain, on peut déjà le concevoir comme une forme d'intelligence artificielle.
Dès lors, il importe de savoir :
1 ) - Si le cerveau humain est un computer naturel ;
2 ) - Si la computation permet de découvrir les règles et processus qu'utilise l'esprit humain ;
3 ) - Si l'intelligence artificielle peut être assimilée à l'intelligence humaine.
E. Morin conçoit la computation comme " Un complexe organisateur/producteur de caractère cognitif comportant une instance informationnelle, une instance symbolique, une instance mémorielle, une instance logicielle ". ( M. 3. CC, p. 37 ).
L'instance informationnelle est caractérisée par le traitement des signes/symboles selon le mode binaire (oui/non ). Les signes et symboles sont porteurs d'informations que le computer peut éventuellement extraire de son environnement lorsqu'il est doté de dispositifs adéquats.
L'instance symbolique est constituée de signes/symboles ( codes ) porteurs d'information.
Il existe entre l'instance informationnelle et l'instance symbolique une boucle de rétroaction, puisque l'information est codée ( en signes/symboles ) et que les signes et symboles sont souvent porteurs d'information. L'instance mémorielle est le moment d'engrammation informationnelle, de mémorisation globale pouvant recourir à de multiples autres mémoires ( ou banques de données ). L'activité mémorielle consiste en extraction, duplication, modification, parfois effacement de l'information ou des données en fonction des besoins et nécessités du computer.
Enfin, l'instance logicielle est constituée des principes, règles ou instructions gouvernant et contrôlant les calculs, opérations perceptives et raisonnements.
" C'est dans ces conditions et dans ces cadres que s'effectue l'activité computante, qui est manipulation/traitement, sous formes et modes divers, de signes/symboles. Au cœur de l'activité computante, il y a des opérations d'association ( conjonction, inclusion, identification ) et de séparation ( disjonction, opposition, exclusion )".
" Ainsi, en vertu des principes/règles qui la gouvernent, en fonction des modes d'association/séparation qu'elle combine, la computation effectue ce qu'indique bien l'origine latine computare : supputer ensemble, com-parer, con-fronter, com-prendre ". ( M.3 CC, p.38 ).
Or, l'émergence de la computation artificielle avec l'invention des computers, que l'on peut considérer, à juste titre, à l'heure actuelle, comme les plus perfectionnées des machines à calculer a semé la confusion dans les esprits en ce qui concerne la nature de la computation. De ce fait, la notion de computation a perdu son originalité en se laissant enfermer dans les idées de calcul, de comptage. Ceci, à la fois parce que l'émergence de la computation artificielle a servi de tremplin pour effectuer le balisage conceptuel nécessaire à la fois à la compréhension de la nature des computers naturels et à l'élucidation de leur fonctionnement. La computation naturelle a donc été longtemps embarquée à la remorque de la computation artificielle. Au cours de l'évolution et/ou du développement de la computation artificielle ( malheureusement réduite à l'ordinateur ), le computer naturel n'a pas seulement perdu sa nature matricielle d'Etre-computant à l'origine de la computation, d'être l'arkhé-computeur, mais aussi toutes les histoires possibles qui auraient servi à un meilleur développement et à une meilleure élucidation de la computation.
Edgar Morin est l'un des rares penseurs ayant entrepris la périlleuse aventure intellectuelle de la reconsidération et du re-questionnement de la computation, afin de procéder au balisage conceptuel indispensable à la compréhension de la computation.
La contribution fondamentale d'Edgar Morin à l'étude de la computation consiste au souci de relationner les différentes instances de la computation, donc, au refus de limiter la computation au calcul numérique et à l'information, puisque cette dernière n'apparaît que comme un moment, un élément ou un aspect particulier du complexe organisateur qu'est la computation.
Ainsi, " Ce n'est pas, comme on l'a trop dit, l'information qui, via un programme, contrôle l'énergie, c'est le complexe computationnel, disposant de l'information programmée, qui contrôle l'énergie. Même là où un computer exécute un programme, celui-ci nécessite la computation pour se réaliser ". ( M. 3. CC, p.38 ).
L'information est donc une notion insuffisante pour concevoir le complexe d'opérations cognitives qu'opèrent les computers. Les activités computantes comprennent une dimension cognitive, grâce à laquelle elles s'attaquent à des problèmes et tentent de les résoudre.
Ainsi, l'organisation computante apparaît comme un «general problems solver». (Cf. Simon ),
c'est-à-dire "Une compétence générale assez puissante pour pouvoir s'appliquer à des problèmes divers et particuliers". ( M.3. CC, p. 39 ).
Sur ce point, Gordon Pask propose que l'on conçoive la computique, c'est-à-dire une science des computations nécessaire à toute connaissance et, ajoute Edgar Morin, à toute organisation comportant une dimension cognitive pour résoudre ses problèmes, ce qui semble le cas de l'organisation vivante.
L'organisation vivante doit donc se libérer du cadre informationnel et programmatique figé dans lequel l'a enfermée la vulgate biologique dans les années cinquante, à la suite de l'importante découverte de Watson et Crick.
Elle doit être conçue essentiellement comme une organisation computante.
Dès lors, tous les vivants, de la bactérie aux pluricellulaires les plus sophistiqués, sont des machines computantes, c'est-à-dire des machines solveuses des problèmes ( Simon, Popper, etc.).
" Qu'il vive isolément ou au sein d'organismes polycellulaires, l'être cellulaire peut et doit être considéré comme un être-machine computant. En effet, il comporte en lui les instances mémorielles, symboliques, informationnelles, et il effectue ses opérations 'association/séparation en vertu de principes/règles spécifiques, assimilables à ceux d'un «logiciel».
De toute façon, on peut parler d'opérations computantes dans le sens où l'être-machine traite des configurations moléculaires, inscrites dans l'ADN, constituant un système de différences/identités quasi codées ayant valeur symbolique/informationnelle, et transforme cet engramme (inactif ) en programme (actif) qui gouverne les interactions moléculaires du cytoplasme.".
(M. 3. CC, p 40 ).
On ne saurait contester la dimension computationnelle de l'organisation vivante quand on sait que le refoulement de la mort ( Bichat ), la régénération et la réorganisation permanentes de la machinerie vivante sont autant des fonctions vivantes d'une grande complexité. Ces dernières exigent de multiples opérations computantes assurant la régulation de l'ensemble de la machinerie vivante. L'extraction des informations dans l'environnement, leur tri, leur reconnaissance et leur répartition en formes assimilables ou non assimilables requièrent indubitablement une dimension cognitive.
Donc, qu'on le veuille ou non, la computation vivante est d'une originalité fondamentale quant à sa nature computationnelle. Cette dernière tient de ce qui différencie la computation vivante d'avec la computation artificielle.
" Les computations vivantes ont un caractère incontestablement cognitif et même auto-cognitif, puisqu'elles permettent à l'être de reconnaître substances, événements, modifications du milieu extérieur ainsi que du milieu intérieur. Mais ce caractère cognitif est indistinct des activités organisatrices de l'être ".
(La Méthode, Tome 3. La Connaissance de la connaissance, p. 41 ).
Pour comprendre la différence entre la computation vivante et la computation artificielle, on peut se référer à la notion de machine, notamment à la différence entre machine naturelle et machine artificielle. Cette différence se résume par le caractère auto-organisationnel de la machine vivante, alors que la machine artificielle est simplement organisée; autrement dit, l'organisation vivante institue elle-même et pour soi ses lois et ses règles d'organisation, alors que l'organisation de la machine artificielle est instituée du dehors. " Alors que la computation artificielle ne traite nullement l'organisation physique du computer et n'a pas à traiter une relation vitale permanente entre le computer et son environnement, les opérations et tâches de la computation vivante sont d'une richesse et d'une complexité inouïe puisqu'elle doit sans cesse :
a)- se référer à la fois aux états internes et aux conditions externes de l'être-machine,
b)- assurer corrélativement son organisation interne et son comportement externe.
Autrement dit, la computation vivante est à la fois organisatrice /productrice /comportemental / cognitive
" Computation vivante et auto-organisation sont fondamentalement liées. L'originalité de la computation vivante est en même temps l'originalité de l'auto-organisation vivante. Plus encore, les catégories claires et distinctes que nous appliquons sur l'univers des machines artificielles cessent d'être pertinentes pour les machines vivantes. Ainsi, les notions de computer, de machine et d'être sont ici confondues. La bactérie est à la fois un être, une machine, un computer. Le computer n'est pas un appareil distinct dans la machine, et la machine n'est pas distincte dans l'être. La dimension cognitive de la computation y est indifférenciée de l'être vivant. L'organisation de la machine vivante est à la fois le produit et le producteur de son organisation : la computation produit l'organisation qui produit la computation. La machine produit de l'être qui produit la machine. L'être produit son propre processus et le processus produit son propre être ". (M. 3. CC, p. 42 ).
Il y a entre l'être et la machine, entre la computation et l'organisation vivante ce qu'Edgar Morin nomme une boucle organisationnelle récursive qui, à la différence de la boucle cybernétique de rétroaction, est productive et régénératrice de l'organisation.
" La computation vivante est vouée essentiellement à l'organisation de l'être et de sa reproduction. La différence cognitive entre computation artificielle et computation vivante nous apparaît maintenant dans toute sa radicalité : les machines résolvent nos problèmes, non les leurs, disait Von Foerster. La bactérie compute pour sa propre organisation, sa propre production et sa propre reproduction ; elle est une solving problems machine qui traite ses problèmes " (Ibidem, p. 42 ).