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COMPUTO

 

Ce concept est originairement la conjugaison latine du verbe " Computare ",

( Cf. computation ) à la première personne du singulier de l'indicatif présent." Computo ",

se traduit donc en français par " Je suppute " , " Je compare avec", " Je compte ",

" Je calcule ", " Je pense ", etc.

 

Comme on peut le supposer, la notion de " Computo ", évoque tout de suite une certaine subjectivité, l'affirmation d'une existence témoignée par le " JE ". Il va falloir donc épingler la nature de ce  " JE ", pour comprendre le computo.

 

Le computo est un concept qui émerge avec et par la computation vivante. C'est ce qu'indique l'origine latine du mot " : je suppute",  " je compare ", " je confronte ", " je compte ", etc.

Si on compare la computation vivante avec la computation artificielle, celle de l'ordinateur, en l'occurrence, on remarque que la " Computation vivante, propre à l'être cellulaire, est une computation de soi, à partir de soi, en fonction de soi et sur soi ". ( M. 3. CC, p. 43 ).

 

Pourtant, une telle computation n'a jamais été nommée. Descartes avait nommé l'acte intellectuel du sujet pensant sur lui-même " LE  COGITO ". Ainsi, il avait identifié cet acte à l'être.

Selon Descartes, penser, c'est être. L' être se découvre comme tel dans et par l'acte de pensée. Pour lui, donc, quelque part, l'être et la pensée se confondent, s'identifient mutuellement l'un à l'autre, s'équivalent. C'est par cette fulgurance de génie que Descartes a balayé le champ ontologique, privant ainsi tous les autres vivants du statut d'être. Pour lui, tout ce qui ne pense pas ne mérite pas le statut de sujet ou d'être-sujet. L'acte de cogitation est, chez Descartes, ce qui définit la qualité d'être.

 

Edgar Morin propose la notion intuitive et organisationnelle de «computo» pour rendre compte de la computation vivante et définir, pour ainsi dire, l'acte computant de « soi / pour soi ».

Notons que la computation vivante est, chez Edgar Morin, une computation vitale. Autrement dit, l'organisation vivante est incontournablement une organisation computante. être vivant, c'est, irrémédiablement, être-computant.

 

Dès lors, puisque la computation vivante est une computation  de vie et en vie, puisque la computation est la caractéristique fondamentale de l'organisation vivante, on peut se demander si l'être-computant n'est pas prioritairement ou par principe l'être-sujet.

 

Pour ce faire, il nous faut élucider la notion de sujet. Être-sujet, chez Edgar Morin, c'est, corrélativement :

 

1 )- se situer au centre de son monde  pour computer ce monde et se computer soi-même

(égocentrisme computationnel ou organisationnel ) ;

 

2)- opérer une disjonction ontologique entre «Soi» et «non-Soi», ( discrimination cognitive ( Cf. M. 2, pp. 156-sq ), computationnelle ou organisationnelle );

 

3)- opérer l'auto-affirmation (exemple : dispositif de défense immunologique) et l'auto-transcendantalisation de Soi, c'est-à-dire l'auto-dépassement de Soi ( auto-transcendantalisation computationnelle ou organisationnelle ).

 

 

 

C'est dans la corrélation entre égocentrisme, disjonction ontologique entre «Soi» et «non-Soi» et auto-affirmation de soi que se constitue et s'institue  l'auto-égo-centrisme, c'est-à-dire le caractère primaire, premier et fondamental de la subjectivité.

(Cf. M. 2. VV. , pp. 155-173, M. 3, CC, pp. 43-46 ).

 

Le concept de sujet n'est pas d'abord rationnel, comme l'a pensé Descartes, mais biologique.

La notion cartésienne de sujet est essentiellement intellectuelle, rationnelle. Or, la qualité de sujet s'épanouit d'abord dans la computation. La pensée ou l'intellection n'est qu'épiphénomènale, secondaire. Elle ne définit ni n'épanouit la qualité d'être-Sujet. Au contraire, en abordant la question du sujet sous cet angle, on en coupe la racine, le bios, le monde vivant, la «lebenswelt», le monde de la vie.

 

Pour le philosophe Descartes, l'idée de sujet est essentiellement liée à la conscience.

L'activité de pensée est la clé de l'auto-connaissance de l'individu-sujet. Elle est le substrat fondateur de la prise de conscience de soi de l'individu-sujet. De ce fait, tout être dépourvue de conscience est dépourvue de subjectivité et d'individualité. Bref, pour Descartes, être-sujet, c'est être capable de penser, c'est être conscient d'être quelque chose par la pensée.

 

Or, depuis une cinquantaine d'années, les apports de la cybernétique ont ouvert un nouveau champ de réflexion sur la qualité d'être sujet  ( Cf. cybernétique ). Cette nouvelle conception a complètement fait voler en éclats l'anthropologie philosophique cartésienne basée sur le primat de la pensée et/ou de la conscience. La  biologie moderne et l'éthologie ont apporté des contributions inédites, permettant ainsi d'élargir le champ de la conscience et de la pensée à l'échelle de nos

 « frères inférieurs » ( les animaux ), êtres dépourvus de subjectivité, selon Descartes, parce que dépourvus d'activité de pensée.

 

Par exemple, les travaux de l'éminent éthologiste autrichien, Konrad Lorenz, ont conduit à la reconnaissance de l'existence d'une activité pensante chez certains animaux.

Si, pour une raison ou une autre, nous donnions raison à Descartes, on se dirigerait tout droit vers une impasse, un blocage épistémologique.

 

Car, l'affirmation de l'être, de l'existence et de l'individualité en étroite corrélation avec le cogito entraîne la relégation des tous les vivants qui, pour nous, ne peuvent traduire ou simplement proférer leur être, leur existence ou leur individualité par le fameux " Je pense " . Mais, si nous admettons que " Les processus fondamentaux de la connaissance sont dans la vie, et que la pensée ne peut aller au-delà ". ( Dilthey, in M.3. CC, p.35 ) ;

Si nous pensons que " Les concepts, idées, énoncés du sujet conscient ont leurs racines dans le Lebenswelt, {monde de la vie }, soi anté-prédicatif et pré-catégoriel".

(Husserl, in E. Morin, op.cit., p. 35), si nous partageons le sentiment piagétien que "Les conditions de la connaissance, y compris les données a priori et les catégories, ont pour source les principes fondamentaux de l'organisation vivante". (Piaget, in E. Morin, op. cit., p. 35 ).

 

L'interrogation principale qui peut nous guider dans l'élucidation du computo morinien serait celle de savoir s'il existe réellement : " Une dimension cognitive inhérente à l'organisation cellulaire ( vivante ) ". ( M.3. CC, p. 36 ).

 

 

 

Bien qu'issu du progrès des sciences techniques, la computation est une notion profondément liée à l'organisation vivante. C'est en rattachant la computation à son origine vivante que l'on en comprend la vraie signification et la complexité. Or, en enfermant la computation dans la machine artificielle, la pensée scientifique moderne l'a complètement débranchée de son originalité vivante, et donc vider, sans le savoir et, peut-être sans le vouloir, de sa dimension organisationnelle. Heureusement que quelques idées originales ont émergé ici ou là, dans la vague de la cybernétique, des sciences de l'autonomie et / ou de l'organisation, pour tenter de restituer à la computation sa dimension vivante originelle.

 

E. Morin est de ceux-là. Il y distingue deux types de computation :

La computation naturelle et la computation artificielle.

La première sorte de computation concerne les êtres vivants, du plus insignifiant (ou plus petit) au plus complexe.

La computation artificielle concerne les automates artificiels dont les plus perfectionnés connus sont, à l'heure actuelle, les ordinateurs.

 

Pour comprendre le concept de computation chez E. Morin, il faut le penser d'abord comme une notion organisationnelle. Tout en reconnaissant sa signification techno-scientifique, Edgar Morin conçoit la computation comme une notion originale quant à sa nature biologique.

Pour lui, " Tout être vivant, cellulaire ou polycellulaire, est un être computant, c'est-à-dire qui traite informationnellement ses propres données intérieures et les données/événements extérieurs" ( E. Morin, « Peut-on concevoir une science de l'autonomie », in, L'Auto-organisation, de la physique au politique, Colloque de Cerisy, du 10 au 17 juin 1981, sous la direction de P. Dumouchel et J.-P. Dupuy Paris, Seuil, 1983, p. 322 ).

 

Voilà pourquoi il évoque la computation comme une organisationnelle, mais toujours sous l'angle biologique. Edgar Morin récuse cette préséance de la pensée. Ceci, parce qu'il la considère comme réductrice de l'activité de l'esprit humain.

 

Naturellement, E. Morin reconnaît l'importance non négligeable de la pensée dans l'activité de l'esprit humain. Sans préjuger de cette importance, il considère que l'activité de l'esprit humain est plus fondamentalement computante que simplement cogitante. Ainsi, selon sa propre formulation, " Rien de l'activité de l'esprit humain n'échappe à la computation, mais le tout de cette activité ne saurait se réduire à la computation ".

(E. Morin, M. 3, p. 115 ).

 

Par-là, il souligne à la fois l'importance de la différence entre les deux concepts -" computo et cogito", la frontière qui les sépare et l'inexactitude de toute tendance à une certaine confusion.

Si l'on considère l'ensemble des activités de l'esprit humain (le langage - grâce auquel on formule la pensée, la perception, le souvenir, le rêve, la pensée, etc.), on se rend compte qu'elles émergent toutes des mêmes opérations, les opérations computantes.

 

La biologie moderne (depuis les années 1920) est en grande partie responsable des conceptions nouvelles de la notion de sujet.

 

 

La « révolution biologie » ouverte par Watson et Crick  a permis d'appliquer un schéma cybernétique et / ou informationnel sur l'organisation de l'être cellulaire conçue selon le modèle communicationnel :    A.D.N. -----------> A.R.N. ------------> protéines.

 

Grâce à cette transformation, on peut postuler que toute théorie de l'autos  (Cf. autos) doit nécessairement contenir l'idée d'organisation communicationnelle / informationnelle, c'est-à-dire,

Grâce à cette transformation, on peut postuler que toute théorie de l'autos  (Cf. autos) doit nécessairement contenir l'idée d'organisation communicationnelle / informationnelle, c'est-à-dire, comme l'a très justement vu  E. Morin, de la computation.

 

En partant de cette idée, l'A.D.N. devient à la fois mémoire  (de l'espèce ) et programme  pur d'une « machine » - " La cellule".

 

L'une des caractéristiques de l'organisation computationnelle est son universalité  et sa valeur  pour toute auto-organisation. Selon cette présupposition, tous les systèmes auto-organisateurs et auto-organisés sont computants. En dehors de ces systèmes, on trouve une forme d'organisation dite organisation-de-soi. A la différence de l'auto-organisation, cette dernière est simplement physique. Elle concerne des systèmes comme les étoiles, les soleils, les tourbillons, les atomes, etc. La frontière qui démarque les systèmes organisateurs-de-soi d'avec les systèmes auto-organisateurs est que les premiers ne disposent pas d'une organisation communicationnelle ou informationnelle douée d'un appareil computant.  Les soleils, les étoiles et tous les autres systèmes organisateurs-de-soi sont tels, parce qu'ils se constituent et s'entretiennent

« spontanément », tandis que l'auto-organisation a comme principale caractéristique l'ouverture systémique, principe instaurateur des échanges avec l'environnement. Cependant, si l'on considère la spontanéité dont parle Prigogine dans l'auto-organisation géno-phénoménale, il devient difficile de tracer une ligne de démarcation assez claire entre systèmes auto-organisateurs et systèmes organisateurs-de-soi. A cette difficulté, E. Morin réagit de la manière suivante :

la « spontanéité prigoginienne », est réelle et pertinente pour l'auto-organisation.

 

Mais cette spontanéité est essentiellement " Déclenchée, contrôlée, supervisée par l'organisation computationnelle / informationnelle / computationnelle ". ( S.C., p. 293 ).

 

Ici, E. Morin dégage quelques idées importantes concernant l'organisation vivante : d'abord, l'idée selon laquelle l'action d'au moins un appareil computant est indispensable pour toute organisation vivante, c'est-à-dire métabolique ou de la reproduction. Ensuite l'idée que sans les interactions entre appareils computants des cellules qui se multiplient par mitose, l'ontogenèse n'existerait pas. Enfin, l'idée cardinale de la computation comme notion fondamentale qui va permettre de comprendre le caractère logiquement original de l'autos. ( Ibid. ).

 

Pour concevoir cette caractéristique logique originale, E. Morin exige que l'on se défasse du paradigme biologique classique tendant à minimiser l'individualité au profit de la généricité et de la généralité. L'espèce seule est réelle, dit le paradigme biologique classique. L'individu et le phénotype ne sont qu'épiphénoménaux, scories sans existence réelle. Or, la théorie biologique moderne, notamment depuis Watson et Crick, en permettant l'émergence de l'idée de l'auto-organisation, a contribué à mettre au grand jour le caractère surprenant de l'individualité vivante occultée depuis longtemps par l'axiome classique " Il n'est de science que du général ", et, il y a quelques temps, par la survivance idéologique de l'ancien paradigme dans l'inconscient de certains biologistes de grande valeur. Aujourd'hui, grâce à la cybernétique - qui a permis de concevoir une théorie de la machine vivante -, et la théorie de l'auto-organisation - qui a développé la théorie cybernétique de la machine vivante en y ajoutant l'idée très importante d'appareil (Cf. notamment E. Morin) -, l'individualité vivante a non seulement une existence réelle, mais aussi et surtout des caractéristiques indispensables à la construction d'une théorie biologique cohérente et pertinente. La biologie ne relève pas de l'imagination.

 

De ce fait, la théorie biologique doit reposer sur des considérations relevant immédiatement et réellement des vivants. Et comme l'individu est le premier des vivants, toute théorie de l'organisation vivante doit se construire autour de ses principales caractéristiques.

Ainsi, la falsification du paradigme biologique classique a permis de dégager quelques caractères surprenants de l'individualité : " L'existence d'êtres singuliers, chacun comportant sa différence empirique, chacun unique pour lui, chacun computant sa propre existence en fonction de lui et pour-soi ". ( S.C.,p. 293 ).

 

L'auto-référence est la première caractéristique organisationnelle de l'individualité vivante.

Le biologiste Francisco Varela l'avait déjà avancé en 1975, dans son ouvrage " The grounds for a closed logic ". (Tr.fr. Les fondements pour une logique circulaire ).

 

Mais sa définition est, au regard de Morin, formalisante, pour la simple raison qu'elle ne permet pas de concevoir l'auto-référence comme " Un aspect de la réalité multidimensionnelle à la fois logique, organisationnelle et existentielle de l'autos ". (Ibid., p. 293 ).

 

D'où l'exigence de la considération de l'organisation computationnelle de l'être vivant.

Comme on va le constater, cette exigence institue la computation en un trait caractéristique général de l'organisation vivante : " Tout être vivant, même le moins complexe, est un individu doté d'un appareil de computation. Cet appareil est radicalement des « computers », artificiels qui sont construits par autrui, reçoivent leur programme d'autrui, et opèrent pour autrui ".

(Ibid., pp. 293-294 ).

 

A travers cette affirmation, Morin exprime indirectement l'idée que la computation vivante doit être considérée comme une forme de computation particulière, mais principale, dont la logique ne doit pas être confondue avec celle de la computation artificielle, c'est-à-dire des ordinateurs construits par l'homme qui, quoique doués de grandes qualités praxiques, présentent des limites

sur le plan existentiel, essentiel et auto-organisationnel. Ainsi, alors que dans l'être cellulaire il y a computation de soi, par soi, pour soi, le computer artificiel (l'ordinateur) ne compute ni par soi, ni pour soi, mais seulement par son concepteur et pour son utilisateur.

 

Le traitement épistémologique (inédit) de la notion de machine par E. Morin nous permet de considérer l'activité cérébrale de l'esprit humain comme un processus machinal.

Est machine, rappelons-le, tout être physique praxique, c'est-à-dire tout être effectuant des productions et des transformations à partir d'une certaine compétence. Le cerveau humain est donc un " Être-machine ". L'une de ses productions principales est le langage, par lequel se formule la pensée. Il est donc clair - et c'est banal de le dire - que la pensée ne précède pas l'activité machinale du cerveau, mais elle en émerge par le biais du langage. Rigoureusement formulée, la pensée serait donc une pure émergence de la computation. Cette dernière

tant naturellement englobante, il serait aberrant et complètement erroné de la considérée comme une activité secondaire par rapport à la pensée. Cependant, le fait de considérer l'activité de pensée comme émergeant des opérations computantes ne gomme pas sa complexité. Ainsi, le langage développe un système de différenciations et d'identifications qui en font une des sphères

les plus complexes de l'activité computante fondamentale.

 

La computation vient colmater une brèche, celle laissée par le cogito cartésien. Dans ce sens, la computation est plus vraie que le cogito. La bactérie, par exemple, est un être vivant computant.

 

Si la bactérie arrête de computer, elle disparaît, c'est donc essentiellement être computant.

Le computo montre à quel point la dimension cognitive est inséparable de la dimension organisationnelle. Or, cette dernière est la première, commune et principale caractéristique de l'organisation vivante. Alors que le premier trait de l'individualité et de la subjectivité chez

Descartes est l'activité cognitive, chez E. Morin, c'est son unicité  qui constitue le premier trait remarquable de l'individu, une unicité irremplaçable ( Emmanuel Lévinas ).

 

Les travaux du professeur Dausset ont démontré cette singularité des individus au niveau immunologique. Pour E. Morin, il faut ajouter à ce critère un élément important : le caractère égocentrique du sujet, c'est-à-dire " Le fait qu'il est unique pour lui en computant pour soi. La moindre activité vivante suppose un computo par lequel l'individu traite tous les objets et données en référence égocentrique à lui-même ". (S.C., p. 299 ).

 

Comme on peut le remarquer, loin d'être l'être conscient qui se découvre en train de penser  (Descartes), le sujet est d'abord " L'être computant qui se situe, pour lui, au centre de l'univers et occupe ce centre de façon exclusive : « Je, seul, peux dire je pour moi ». " (Ibid. ).

 

Le computo permet aussi d'étendre la subjectivité au niveau du vivant le plus élémentaire : la bactérie ou l'unicellulaire. Cette dernière ne dispose pas de conscience comme nous, mais d'une subjectivité propre à elle. On peut donc dire que la bactérie est un sujet parce que sa computation comporte la possibilité de décision dans les situations ambiguës, incertaines, où un choix est possible. Ainsi la bactérie << décide >> dans des situations ambiguës, comme l'ont montré les travaux d'Adler et Wung Wai Tso.

 

Nous allons voir avec le philosophe Karl Popper que la vie peut, doit être conçue comme une activité de résolution des problèmes. Descartes s'est furtivement persuadé que seul l'être conscient, pensant et doué d'un système de communication (le langage) constitue la catégorie de l'individualité et de la subjectivité. Pour Descartes, donc, l'activité cognitive se limite à la pensée consciente, éventuellement objectivable par le langage. Selon cette perspective, seul l'homme est capable de poser des questions au monde, seul l'homme est confronté aux questions qui surgissent de l'environnement ; et seul l'homme, par sa conscience et sa raison tente de résoudre les problèmes ainsi rencontrés.

 

Nous allons voir, avec Karl Popper, que la science ne commence pas par la conscience, ni par l'activité de pensée pure, mais plutôt par la découverte et la résolution des problèmes. En ce faisant, nous allons déboucher sur la falsification de la thèse cartésienne d'une corrélation entre pensée/conscience et être/individualité. Ceci, pour démontrer que si l'on adopte le point de vue de Descartes selon lequel le cogito serait primordial, donc incontournable pour l'affirmation existentielle de la subjectivité et de l'individualité, on débouche sur une impasse. Cette dernière est due, entre autres, à la découverte chez tous les vivants d'une sorte d'activité cognitive, au sens le plus large du terme. Car, comme le dit E. Morin, le vivant le plus élémentaire, l'amibe comporte dans sa computation quelque chose comme une mémoire, une mémoire biologique, bien sûr, qui inclut en premier la programmation génétique. Et l'activité organisationnelle de l'amibe consiste  essentiellement à "Décider ", dans les situations ambiguës, incertaines, où un choix est possible.

 

La thèse morinienne selon laquelle l'activité caractéristique de l'individualité et/ou de l'être n'est pas le cogito, mais plutôt le computo reste très pertinente. " Mais il se trouve que tous les organismes, non pas seulement l'homme, mais tous les organismes (vivants), posent constamment des questions au monde et s'efforcent constamment de résoudre des problèmes. (...). De l'amibe à Einstein il n'y a qu'un pas. (...). Les organismes les plus élémentaires posent constamment des questions au monde et s'efforcent constamment de résoudre des problèmes. Lorqu'il n'y a pas de question posée, on ne peut pas comprendre les réponses. Mais les questions conduisent évidemment bien souvent à la destruction de l'organisme vivant. Tous les organismes posent et résolvent constamment des problèmes ; c'est pourquoi la science ne représente à vrai dire qu'un prolongement de l'activité des organismes inférieurs.

 

Il y a cependant une grande différence entre l'amibe et Einstein, c'est qu'Einstein est critique à l'égard de ses propres solutions. Et il ne le peut que grâce au langage, parce qu'il existe un langage humain dans lequel nous pouvons formuler les solutions de nos problèmes. Ce faisant nous les transportons à l'extérieur de notre corps. Tout comme tant d'autres outils que nous avons inventés. Au lieu de nous faire pousser une glande au bout des doigts, une glande d'encre, et de l'utiliser pour écrire, nous inventons la plume. C'est ce qui différencie l'homme de l'animal ".

( Karl Popper, L'avenir est ouvert, Paris, Flammarion, 1990, pp. 64-65 ).

 

En termes de conclusion, disons que dans la perspective épistémologique morinienne, toute organisation vivante est computante. L'individualité est la première et directe émergence de l'organisation vivante. De ce fait, la computation est la caractéristique principale, donc fondamentale de l'individualité et de la subjectivité. Dès lors, le cogito cartésien se présente comme une forme particulière, une composante, importante bien sûr, de la computation. De ce fait, le cogito cesse d'être le facteur déterminant de la subjectivité et de l'individualité.

 

L'activité cognitive comporte toujours une dimension computante. La cogitation est donc une activité computante, mais la computation n'est pas forcément ni toujours cogitation. Ainsi donc, cogiter, c'est nécessairement et toujours computer. La cogitation est une forme de computation. L'individualité du sujet vivant n'est pas subordonnée à l'activité cognitive. De ce fait, l'être-sujet n'est pas d'abord "l'être cogitant",. "l'être sujet", c'est, selon E. Morin, avoir la capacité de computer pour-soi et de s'organiser. De ce fait, l'idée cartésienne " Cogito ergo sum "  doit être dépassée et remplacer par l'idée biologique plus significative : " Je compute, donc je suis ".

 

Cet angle de vue morinien est très pertinent à plus d'un titre.

D'abord, l'idée de sujet dans l'optique freudienne n'est pas seulement conscience-de-soi de l'individu. Elle est aussi, et même fondamentalement, ce qui échappe à la conscience de l'individu. Ensuite, dans une perspective lacanienne, la structure du langage ne se reconnaît pas au niveau du conscient, mais plutôt à celui de l'inconscient. Voilà pourquoi la structure du sujet lacanien n'est pas concevable à la hauteur de la conscience ; elle est antérieure à cette dernière.

Le sujet lacanien est donc toujours un sujet émergent de l'inconscient, il est, pour ainsi dire, travailler par l'inconscient. Il est antérieur au conscient, et, ce, par l'entremise de son langage. Enfin, en complexifiant Freud et Lacan, on peut formuler l'idée que la structure antérieure au conscient est uniquement une activité computante. Puisque la structure du sujet se forme dans l'inconscient, domaine privilégié de la computation, seule est première la computation. Donc, être-sujet, c'est avant tout être computant. La cogitation n'est une structure d'après-coup, une structure émergente post-computationnelle. La computation est donc englobante.

 

C'est elle qui détermine l'individualité du sujet. La cogitation n'est qu'une dimension de l'activité computationnelle. C'est totalement inédit dans la perspective développée par Edgar Morin.

La computation est, chez Morin, la notion systémique qui vient colmater la brèche épistémologique ouverte par la pensée cartésienne sur la notion d'Être et de Sujet .

 

Alors que chez Descartes, l'idée d'Être, de Sujet prend sa source dans le cogito, faculté que Descartes attribue aux vivants les plus développés, l'homme, chez E. Morin, " L'idée de sujet s'origine dans l'être vivant le plus archaïque ( la bactérie ou l'unicellulaire ), mais ne s'y réduit pas. Elle se développe avec l'animalité, l'affectivité et, chez l'homme, apparaît cette nouveauté extraordinaire : le sujet conscient. Mais, même chez l'homme, il y a une réalité « sujet », inconsciente, organique qui se manifeste dans et par la distinction immunologique que fait notre organisme entre le soi et le non-soi.

 

" Pour qu'il y ait le moindre être-sujet, il faut un être-machine disposant d'un computo, c'est-à-dire une organisation extrêmement complexe. Le niveau organisateur de l'être cellulaire est incommensurable avec le niveau immédiatement inférieur de la macromolécule ".

( S.C., pp. 302-303 ).

 

" Le computo est l'opérateur clé d'un processus ininterrompu d'auto-productionroduction/constitution/organisation d'un être-machine qui est en même temps un individu-sujet ( Cf. M. 2. VV., pp. 177-200 ).

 

Ce processus constitue une boucle récursive qui produit le computo qui la produit. Le computo n'est donc ni notion première ( il ne précède pas l'apparition de la vie, il lui est conjoint ), ni notion finale ; il opère au sein d'un circuit qui le constitue et qu'il constitue. Il est constituant/constitué dans un complexe actif où nous devons considérer comme interdépendants, inter-produits et inter-producteurs l'ensemble des phénomènes désignés par les notions ici utilisées d'auto-organisation, auto-production, être, machine, computation, individu, sujet,...

 

Le computo produit/maintient l'identité de l'être. Mais cette identité n'est ni transcendante ni absolue. Un virus étranger peut introduire son ADN dans celui de la bactérie, qui dès lors va computer par erreur la reproduction du virus et sa propre mort. Par ailleurs, l'identité égocentrique n'est pas close. L'identité individuelle recouvre une identité générique commune et est recouverte par elle.

(Pour comprendre la computation naturelle, on peut consulter utilement  le texte traitant de la notion de machine dans ce présent dictionnaire de la Complexité).

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