CONTRAINTES
Les contraintes sont des restrictions et servitudes imposées au niveau des parties et qui leur font perdre ou leur inhibent des qualités ou propriétés.
Ce sont des déterminations propres aux éléments matériels, aux êtres ou aux objets en interactions dans un tout (ou système), lesquelles déterminations constituent les principes d'ordre et de désordre présidant, via les interactions, à l'organisation du système. Les contraintes jouent le rôle de règles du jeu d'interactions dans les organisations et deviennent du coup des Lois de la Nature.
Les contraintes se manifestent essentiellement dans toute organisation (voir organisation ).
Nous savons que toute organisation exerce des restrictions sur les éléments ou parties qui lui sont soumis. Ces restrictions ou contraintes sont dues au caractère organisationnel du système. En effet, dans tout système il y a des règles d'organisation. Celles-ci sont nécessaires pour la régulation du système.
Toute organisation suppose une certaine autonomie de chaque partie (du système), et un certain contrôle du système, dans son caractère global, sur les parties dont il est constitué.
Mais l'autonomie des parties est relative, voire ambivalente, dans la mesure où elle tient essentiellement à leur appartenance à un système, à une totalité systémique qui rend possibles les associations et interactions entre ces parties, lesquelles interactions constituent la source d'alimentation et de vitalité des parties. On voit à quel point la notion d'autonomie est ambivalente. Elle suppose une indépendance sur le plan organisationnel, laquelle indépendance n'a de sens que dans sa dépendance à l'égard de d'un écosystème.
L'organisation vivante grouille d'exemples de contraintes : " La régulation de l'activité enzymatique, au sein de la cellule, comporte une contrainte inhibitrice lorsque le produit final d'une chaîne de réactions enzymatiques se fixe sur un site (dit allostérique) d'une enzyme de l'autre bout de la chaîne et bloque en conséquence toutes les réactions qui auraient dû suivre.
De même la régulation génétique s'effectue par une molécule spécifique - significativement nommée " Répresseur " - qui se fixe sur un gêne et l'empêche de s'exprimer.".
(E. Morin, La Méthode, Tome 1 La nature de la nature, Paris, Seuil, 1977, coll "Points", 1981, p. 113).
La cellule comporte l'information génétique de tout l'organisme. Il est surprenant que seule une infime partie de cette information s'exprime, la partie correspondant à l'activité spécialisée de la cellule, la plus grande partie de ladite information étant réprimée. C'est dire que dans toute organisation qui détermine et développe spécialisations et hiérarchisation il y a des contraintes. Celles-ci sont surtout présente dans l'organisation biologique et anthropo-sociale. Donc toute organisation sociale a une dimension inhibitrice permanente. Dès le matin on se lève pour commencer à répondre à une série de contraintes : consultation de la montre pour ne pas aller en retard au service, stricte observance de l'heure d'arrivée au service, de l'heure de début du travail, de l'heure de la fin, de l'heure de retour en famille, de l'heure du coucher et du lever ; stricte observance des lois qui régissent l'organisation politique du pays, et là ou règne la démocratie, à côté des règles émancipatrices comme la liberté d'expression, d'opinion, de presse, etc.
Il y a un réseau social où règnent des contraintes : la démocratie.
Cette dernière est un jeu qui a ses règles, ses exigences, ses principes fonctionnels que tout citoyen est tenu d'observer. Ces principes régulateurs de la démocratie, comme la tolérance de l'opinion adverse, le contrôle réciproque entre gouvernants et gouvernés - ce qui ne fonctionne pas toujours bien - sont autant des contraintes du système, en tant que tout, sur les parties. Cet exemple du fonctionnement de la démocratie nous permet de dégager l'idée que dans tout système, même les plus hiérarchiques, il existe des contraintes à tous les niveaux : Contraintes exercées par les parties indépendantes les unes sur les autres - ce qui se manifeste par exemple dans les entreprises où chacune, bien qu'étant relativement autonome, est tenue d'observer certaines règles à l'égard des autres - contraintes des parties sur le tout (les droits du travailleur exprimés dans le code du travail), contraintes du tout sur les parties (statut de l'entreprise, ses règles d'organisation, etc.). Les contraintes des parties sur le tout sont dues aux caractères matériels des parties, les contraintes du tout sur les parties sont d'abord d'organisation
(Cf. E. Morin, op. cit., p. 112 ).
La notion de contrainte est une notion très ambivalente. Elle permet de concevoir le principe d'organisation systémique selon lequel le tout est moins que la somme des parties (voir aussi Von Bertalanffy), ce qui veut dire que certaines qualités propres aux parties disparaissent sous l'effet de l'organisation du système. En d'autres termes, le système, d'une certaine manière, est appauvrissant. Il produit son déterminisme interne, ses règles, ses régularités, ses ajustages, sa stabilité, ses dispositifs de régulation et de contrôle qui exercent des restrictions sur les éléments ou parties qui lui sont soumis. D'un autre côté, ce sont les règles d'agencement des parties imposées par le tout qui permettent d'accroître les libertés des individus constituant le système. Donc, le système est aussi enrichissant, dans la mesure où il permet les libertés et l'émergence des qualités et propriétés au niveau des parties qui sont inexistantes hors système.
C'est au niveau des sociétés, et, singulièrement, des sociétés humaines que le problème des contraintes se pose de façon à la fois tragique et ambivalente. En effet, " C'est certes la culture qui permet le développement des potentialités de l'esprit humain. C'est certes la société qui constitue un tout solidaire protégeant les individus qui respectent ses règles. Mais c'est bien aussi la société qui impose ses coercitions et répressions sur les activités, depuis les sexuelles jusqu'aux intellectuelles. Enfin, et surtout, dans les sociétés historiques, la domination hiérarchique et la spécialisation du travail, les oppressions et esclavages inhibent et prohibent les potentialités créatrices de ceux qui les subissent. Ainsi, le développement de certains systèmes peut se payer par un formidable sous-développement des possibilités qui y sont incluses". (Ibidem, p. 114).
C'est le cas des systèmes politiques à parti unique ou du communisme dit d'appareil qui, prétendant détenir la formule du vrai et bon développement, la théorie pertinente de l'évolution sociale, le développement épanouissant, croit constituer le pouvoir de contrôle et d'action dotée de la conscience lucide des moyens et des fins : " LE PARTI ".
Ce dernier détient un pouvoir basé sur des contraintes. En effet, " Le parti unique est éclairé par la vérité scientifique, toujours interprétée au gré des circonstances par ses dirigeants infaillibles.
Le parti, qui colonise l'appareil d'état et annihile toute force d'opposition et de critique, est inévitablement réactionnaire et criminel, il dispose d'une puissance formidable qui permet d'organiser la Société et d'orienter son développement dans le sens du communisme.
Le parti exprime la volonté des masses populaires qui dès lors n'ont nul besoin de s'exprimer directement, par voie d'élections, de protestations ou de grèves... Il a la science de la société, il est le porte-parole du peuple, dont le peuple n'a pas besoin de s'exprimer autrement que par la voix du Parti ; il a intégralement colonisé l'état et quadrillé la société ; il est propriétaire de l'administration, propriétaire de l'armée, de la police, etc., et il peut déterminer par la planification tout l'avenir de la société ".
(E. Morin, Sociologie, Paris, Fayard, 1984, pp. 454-455).
Ce modèle de contraintes est évidemment hyper-asservissant, hyper-répressif. Il convient pour les sociétés les moins complexes. Or la plupart des sociétés historiques sont tendantiellement plutôt complexes, voire hypercomplexes et exigent un modèle de contraintes plus organisationnel qu'uniquement asservissant. Puisqu'il est reconnu que dans toute organisation qui détermine spécialisations et hiérarchisations il y a des contraintes, il est important de choisir entre un modèle de contraintes massif, écrasant et oppressif visant autre chose que l'épanouissement des parties du système (ou tout) et un modèle plutôt créateur des libertés dans ses règles organisationnelles.
Donc, la notion de contraintes est systématiquement incontournable, organisationnellement primordial, pourvu qu'on sache distinguer les différents types de contraintes, c'est-à-dire les contraintes organisationnelles de celles qui sont rien moins qu'inhibitrices. Aucun système, aucune organisation, par conséquent aucune société, ne saurait se passer des contraintes.
Mais toute organisation peut essayer d'assouplir ses contraintes, c'est-à-dire de les rendre productrices des libertés et d'inventivités.
Contraintes, système et organisation sont des notions étroitement liées, systématiquement inséparables.