DÉSORDRE
" Tout ce qui est génésique, générateur, créateur ne saurait se passer du désordre.
Le désordre est inéluctable, irréductible. De même que l'on ne peut dissocier chez l'homme son visage «d'homo demens», de son visage «d'homo sapiens», de même (...) on ne peut dans le cosmos dissocier ses caractères << déments >> (chaos, hémorragie, gaspillages, déperditions, turbulences, cataclysmes) de ses caractères << sages >> (ordre, loi, organisation).
Les premiers n'ont peut-être pas besoin des seconds, mais les seconds ont toujours besoin des premiers. Tout ce qui se crée et s'organise dépense, dissipe de l'énergie. L'univers est plus shakespearien que newtonien ; ce qui s'y joue est à la fois une bouffonnerie sans nom, une fable féerique, une tragédie déchirante, et nous ne savons pas quel est le scénario principal...".
(Edgar Morin, La Méthode, Tome 1. NN, p. 368).
Le concept de désordre appartient à la catégorie des concepts qu'Edgar Morin appelle des mots-valises. Ces derniers sont ainsi nommés, parce qu'ils ont la particularité d'être " Hyperdenses ".
(E. Morin, Pour sortir du XXème siècle, Paris, Fernand Nathan, 1981, p. 54-sq. ):
C'est-à-dire de concentrer en eux le maximum de signification et de vérité, ce qui rend les autres mots creux et faux. Ainsi, par exemple, le mot désordre évoque plusieurs idées, dont celles d'irrégularité, de hasard, d'aléa, d'agitation, de dispersion de perturbation, d'accident, de bruit, etc.
Est dit désordonné, quel que soit le domaine considéré, tout processus, tout système qui présente des irrégularités persistantes ou des altérations ponctuelles dans son organisation.
Dans l'usage commun, tout ce qui est chahut, chambardement, confusion, dérangement, désarroi, dissipation, embrouillement, enchevêtrement, éparpillement, fatras, flottement, fouillis, gâchis, imbroglio, incohérence, inconduite, pagaille, pêle-mêle, perturbation, pillage, querelle, révolte, révolution, sabotage, tapage, trouble, tumulte, etc., porte, quelque part, des traits de désordre, cause du désordre, est désordre. Mais un tel usage reste vague, trop imprécis pour être compris ou élucidé.
Néanmoins, on se tient à un dénominateur commun pour définir l'idée de désordre au-delà de sa vacuité sémantique. Ce dénominateur commun, c'est l'idée d'irrégularité qui, altérant un processus, modifie son comportement, et le rend de ce fait, quelque peu anarchique (1).
Le problème que pose la notion de désordre est celui de savoir si elle a une importance quelconque dans les processus d'organisation. Certains penseurs du social ou de l'inconscient collectif, dont Karl Marx et Sigmund Freud, pensent que le désordre sert à nous éclairer sur la face cachée de la société, la partie immergée de l'organisation sociale, qui conditionne les transformations sociales. Pour sa part, E. Morin pense qu'une théorie de l'organisation ne peut se passer de la notion de désordre ; ceci, parce que, toute organisation suppose des interactions entre les constituants d'un système, et que les interactions, en tant que processus d'échange ou de rencontre, se présentent sous des traits de désordre, c'est-à-dire de turbulence et d'agitation.
Par exemple, un système physique comme un local d'un appartement est désordonné parce que les molécules d'air dont il est rempli sont dans un état chaotique qui ne permet aucune compression d'information concernant leur état présent ; ce qui rend, du coup, difficile, sinon impossible, la prédiction du comportement futur du système.
L'organisation physique renferme du désordre, car les particules qui en sont des constituants de base sont irrémédiablement frappées par l'incertitude quantique. De ce fait, elles se comportent de manière imprévisible. Elles voyagent à une vitesse inconnue et leur position dans l'espace n'est pas facile à déterminer
En science, le concept de désordre est une notion qui ne connaît presque pas d'histoire sérieuse avant la naissance de la thermodynamique, en particulier, de la seconde loi de la thermodynamique.
Depuis l'Antiquité grecque, la notion d'Ordre est l'idée dominante sur laquelle des ”lots de désordre viennent se greffer comme des résidus fossiles d'un virus qui tente de corrompre l'incorruptible. Ainsi, en dépit de cette domination écrasante de l'idée d'ordre, l'histoire de la philosophie ancienne (notamment celle de l'Antiquité grecque) nous livre en écho quelques idées portant sur la notion de désordre. Nous pensons ici à Héraclite qui suggérait l'organisation cosmique en terme d'une association des contraires : «Joignez ce qui est complet et ce qui ne l'est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord».
L'école ionienne est reconnue comme étant la plus importante école philosophique de la Grèce Antique. Et c'est d'elle qu'émanent les premières idées philosophiques thématisées sur la nature. Toutes ces idées reposaient sur un dénominateur commun, à savoir : la reconnaissance d'un principe unique, " L'UN ", dont le multiple, la diversité n'est qu'une apparence. C'est ainsi que la notion d'ordre était considérée comme le principe cosmologique dominant. Selon la cosmogonie grecque, l'Univers est ordonné selon un principe d'ordre absolu. Il repose sur ce substrat permanent : l'ordre, la diversité ou le désordre n'est que passager, intermittent, corrupteur.
Thalès de Milet, Anaximandre, Anaximène, Pythagore, Zénon d'Elée, etc. sont quelques-uns uns des noms importants de l'Antiquité grecque. Ces philosophes pensaient respectivement que l'Univers avait comme substrat permanent l'eau, l'infini ou l'illimité, l'air, le nombre, etc. . Ainsi, toute la philosophie occidentale a été conçue sur cette base : La nature est conçue comme un tout, homogène et englobant le cosmos.
L'homme n'est qu'un microcosme (c'est-à-dire un cosmos en miniature) qui évolue au sein du macrocosme. Par conséquent, l'organisation sociale qui émane de l'homme doit suivre le principe directeur qui régente l'existence humaine. Ce principe n'est rien d'autre que le principe d'ordre qui façonne le cosmos au sein duquel l'homme évolue en tant que microcosme.
D'où la prédominance, à travers plusieurs formes et plusieurs âges, d'un principe d'ordre sous-jacent.
Dans l'Antiquité, l'évolution de l'univers est déterminée par un principe impersonnel :
L'Univers est l'œuvre d'un être impersonnel que l'on nomme de diverses façons.
Au Moyen-âge, ce fut une autre variante de ce principe qui fit son apparition : l'être divin, Dieu. Ce n'est plus un principe impersonnel qui régente l'ordre universel, mais un absolu nommé Dieu. Ce dernier est au centre de l'Univers et de tout ce qui existe. Ainsi, l'idée d'ordre prenait de plus en plus d'importance en sciences physiques, puisque la «physis», était la chose la plus merveilleuse dont il fallait connaître les secrets. Cette importance affectait de ce fait tous les autres réseaux du savoir. Une manière de vérifier anticipativement le constat du philosophe allemand Kant, qui deviendra une sorte de prophétie, selon lequel la physique serait le parangon de toutes les sciences. Par conséquent, toute théorie scientifique qui s'écartait de l'idée d'ordre ou du principe déterministe était considérée comme une hérésie. L'inquisition instaurée par les ecclésiastiques du XIIIème au XVIème siècle est l'expression directe de la préoccupation de la sauvegarde et de l'incontournabilité du paradigme fondamental, le principe d'ordre ou de déterminisme établi.
L' inobéissance au paradigme régnant coûtait cher à son auteur, comme l'indique le cas du célèbre mathématicien, physicien et astronome italien Galilée.
Ce dernier avait affirmé que la Terre tourne autour du Soleil ; une idée contraire à la vérité reconnue et établie par l'Eglise. Il abjura sa théorie et dut se rétracter devant la menace d'inquisition que lui proféra le Saint-Office.
Le géocentrisme est le paradigme le plus ancien qui a guidé les sciences physiques. Il a été inventé par l'astronome grec d'Alexandrie, Claude Ptolémée au IIème siècle de notre ère.
Le géocentrisme a régné jusqu'au XVIème siècle, quand Nicolas Copernic, un célèbre astronome polonais, prédit (1543) que la Terre n'était pas au centre de l'Univers, qu'elle tournait sur elle-même et autour du Soleil. A cette époque, le principe d'ordre ou de déterminisme était toujours l'idée régnante, en dépit de ce changement de paradigme. Il (le principe d'ordre) devait même atteindre son apogée grâce aux travaux de l'une des figures emblématiques des sciences au XVIIème - XVIIIème siècle, Isaac Newton.
Isaac Newton a été le premier à formuler un modèle mathématique complet de l'Univers.
Il est aussi connu pour avoir inventé la gravitation universelle et la mécanique (classique) qui porte son nom. Son modèle de l'Univers comprenait l'idée de temps absolu.
Selon ce modèle, il était possible à plusieurs observateurs, situés en des endroits différents, d'étiqueter les événements de manière unique au moyen d'un nombre appelé << temps >>.
Ces observateurs pouvaient, par exemple, se mettre d'accord sur le fait que deux événements intervenus en des lieux différents de l'espace s'étaient produits en même temps. Ceci parce que le temps était considéré comme une grandeur universelle, absolue, ayant en soi une dimension autonome. Newton était aussi célèbre pour sa mécanique. Cette dernière considérait l'Univers comme une machine dont les différentes parties obéissaient à des lois bien déterminées.
Cet Univers-machine était une sorte d'horloge tournant tranquillement, dont le comportement futur était prévisible. " Cet Univers horloge marque le temps et le traverse de façon inaltérable. Sa texture, partout la même, est une substance encrée (la matière) et une entité indestructible (l'énergie) ". (E. Morin, M.I., NN., p. 33 ).
La mécanique classique connut son apogée un peu plus d'un siècle plus tard, grâce à l'image d'un Univers-machine formulée par Pierre Simon de Laplace, un célèbre mathématicien, physicien et astronome français du XVIIIème-XIXème siècle. L'idée laplacienne fondamentale était que
" Toutes les interactions entre les diverses parties de cette machine qu'est l'Univers obéissaient aux lois de la mécanique, de sorte qu'un esprit, connaissant à un instant donné toutes les positions et vitesses relatives de ces parties, devait être capable de prévoir tout événement futur de l'Univers, y compris le comportement des animaux et des hommes ".
(Niels Bohr, Physique atomique et connaissance humaine, Paris, Gonthier-Villars, 1961, p. 157 ).
Ainsi, grâce aux travaux de Newton, la physique classique nacquît. Cette dernière reposait sur l'idée d'ordre, laquelle remorquait, dans ses flancs, les notions de loi, de déterminisme, de nécessité. Cet ordre régnait dans toutes les sphères de l'Univers, y compris dans l'organisation sociale. Sa spécificité était l'expulsion de toute idée ayant trait à la dispersion, à l'usure, donc au désordre et à la désorganisation. Cependant, alors que quelques ”lots de désordre menaçaient cet ordre absolu, ils ne pouvaient jamais le supplanter. Le principe d'ordre pesait de tout son poids sur l'histoire. Par-là, sa suprématie sur toute idée contraire se confirmait.
" Pourtant voici que la société des hommes se dégèle, se transforme. Voici qu'on découvre que la Vie, loin d'être fixée une fois pour toutes, relève de l'évolution. L'Univers lui-même - et Laplace lui-même l'avait déjà supposé - semble issu d'une << nébuleuse primitive >>.
Mais l'idée d'Ordre en sort grandie, adulte : n'est-ce pas le signe que l'Univers est passé irrévocablement des limbes vaporeux à la plénitude de l'ordre ? Que la vie, obéissant à des lois naturelles d'adaptation et de sélection, s'est développée pour aboutir à cet ordre rationnel que symbolise le nom d'homo sapiens ? Que les sociétés obéissent à une Loi du progrès qui les fait accéder à un Ordre supérieur ? Les Lois de l'évolution et de l'Histoire illustrent et consacrent l'avènement imminent de l'ordre rationnel. Celui-ci fait ses derniers brouillons, comme un artiste avant son chef-d'œuvre. Les ultimes désordres, sur la petite planète Terre, Vont se résorber et se dissiper ". (Ibid., p. 34 ).
Au cours du XIXeme siècle (vers 1823), Sadi Carnot, physicien français, fonda, à la suite de ses réflexions sur la puissance motrice du feu, la thermodynamique (Cf. Thermodynamique ).
Il formula une première loi, le premier principe de la thermodynamique, et esquissa la deuxième loi qui sera développée par Clausius, un autre célèbre physicien allemand. Dans sa première loi, la thermodynamique reconnaissait en l'énergie une " Entité indestructible, dotée d'un pouvoir polymorphe de transformations (énergie mécanique, électrique, chimique, etc.) ".
(E. Morin, M.I. NN., p. 37 ).
Ce principe est connu sous le nom de principe de la conservation de l'énergie.
Il traduit l'idée que l'énergie du monde ne se perd jamais, mais se conserve en se transformant d'une forme à l'autre de manière ininterrompue, de sorte que l'ordre universel est toujours préservé. Ce principe ne faisait que renforcer l'idée d'ordre régnant. De ce fait, il offrait à l'univers physique << une garantie d'auto-suffisance et d'éternité pour tous ses mouvements et travaux >> (Ibid. ).
La deuxième loi de la thermodynamique, esquissée par Carnot, fut formulée par Clausius (1850). Elle " Introduit l'idée, non pas de déperdition - qui contredirait le premier (principe) -, mais de dégradation de l'énergie. Alors que toutes les autres formes d'énergie peuvent se transformer intégralement de l'une en l'autre, l'énergie qui prend forme calorifique ne peut se reconvertir entièrement, et perd donc une partie de son aptitude à effectuer un travail. Or toute transformation, tout travail dégagent de la chaleur, donc contribuent à cette dégradation ".
(Ibid., p. 35 ). En d'autres termes, tout " être " physique (1) effectuant du travail et des transformations tend régressivement à perdre son aptitude organisationnelle.
Cette diminution de la capacité à se transformer et à effectuer du travail est une caractéristique propre à la chaleur. Contrairement à ce que prévoyait la première loi de la thermodynamique, elle est irréversible, irrécupérable. Clausius a désigné du nom d'entropie cette tendance qu'a la chaleur de toujours se dissiper et de conduire le système vers un état de plus grand désordre.
Le seul palliatif de cette dégradation est l'importation de l'énergie extérieure due à l'ouverture organisationnelle du système en question (Cf. système ouvert ).
" Dès lors, si nous considérons un système qui ne soit pas alimenté en énergie extérieure, c'est-à-dire un système «clos», toute transformation s'y accompagne nécessairement d'un accroissement d'entropie et, selon le second principe, cette dégradation irréversible ne peut que croître jusqu'à un maximum, qui est un état d'homogénéisation et d'équilibre thermique
(Cf. équilibre ), où disparaissent l'aptitude au travail et les possibilités de transformation ". (Ibid., p. 35 ).
Mais l'idée d'ordre en sort grandie, adulte : n'est-ce pas le signe que l'Univers est passé irrévocablement des limbes vaporeux à la plénitude de l'ordre ? Que la vie, obéissant à des lois naturelles d'adaptation et de sélection, s'est développée pour aboutir à cet ordre rationnel que symbolise le nom «d'homo sapiens» ? . Que les sociétés obéissent à une Loi du progrès qui les fait accéder à un ordre supérieur ? Les Lois de l'évolution et de l'Histoire illustrent et consacrent l'avènement imminent de l'ordre rationnel. Celui-ci fait ses derniers brouillons, comme un artiste avant son chef-d'œuvre. Les ultimes désordres, sur la petite planète Terre, vont se résorber et se dissiper ". (Ibid., p. 34 ).
Au cours du XIXème siècle (vers 1823), Sadi Carnot, physicien français, fonda, à la suite de ses réflexions sur la puissance motrice du feu, la thermodynamique (Cf. Thermodynamique ).
Il formula une première loi, le premier principe de la thermodynamique, et esquissa la deuxième loi qui sera développée par Clausius, un autre célèbre physicien allemand. Dans sa première loi, la thermodynamique reconnaissait en l'énergie une " Entité indestructible, dotée d'un pouvoir polymorphe de transformations (énergie mécanique, électrique, chimique, etc.) ".
(E. Morin, M.I. NN., p. 37 ).
Ce principe est connu sous le nom de principe de la conservation de l'énergie.
Il traduit l'idée que l'énergie du monde ne se perd jamais, mais se conserve en se transformant d'une forme à l'autre de manière ininterrompue, de sorte que l'ordre universel est toujours préservé. Ce principe ne faisait que renforcer l'idée d'ordre régnant. De ce fait, il offrait à l'univers physique «une garantie d'autosuffisance et d'éternité pour tous ses mouvements et travaux». (Ibid. ).
La deuxième loi de la thermodynamique, esquissée par Carnot, fut formulée par Clausius (1850). Elle " Introduit l'idée, non pas de déperdition - qui contredirait le premier (principe) -, mais de dégradation de l'énergie. Alors que toutes les autres formes d'énergie peuvent se transformer intégralement de l'une en l'autre, l'énergie qui prend forme calorifique ne peut se reconvertir entièrement, et perd donc une partie de son aptitude à effectuer un travail. Or toute transformation, tout travail dégagent de la chaleur, donc contribuent à cette dégradation ".
(Ibid., p. 35 ). En d'autres termes, tout " être " physique (1) effectuant du travail et des transformations tend régressivement à perdre son aptitude organisationnelle.
Cette diminution de la capacité à se transformer et à effectuer du travail est une caractéristique propre à la chaleur. Contrairement à ce que prévoyait la première loi de la thermodynamique, elle est irréversible, irrécupérable. Clausius a désigné du nom d'entropie cette tendance qu'a la chaleur de toujours se dissiper et de conduire le système vers un état de plus grand désordre.
Le seul palliatif de cette dégradation est l'importation de l'énergie extérieure due à l'ouverture organisationnelle du système en question (Cf. système ouvert ).
" Dès lors, si nous considérons un système qui ne soit pas alimenté en énergie extérieure, c'est-à-dire un système << clos >>, toute transformation s'y accompagne nécessairement d'un accroissement d'entropie et, selon le second principe, cette dégradation irréversible ne peut que croître jusqu'à un maximum, qui est un état d'homogénéisation et d'équilibre thermique
(Cf. équilibre ), où disparaissent l'aptitude au travail et les possibilités de transformation ". (Ibid., p. 35 ).
Le principe de dégradation de l'énergie de Carnot, Clausius et Kelvin qu'on croyait limité au niveau des machines thermiques (artificielles) souleva la stupeur des partisans de l'ordre souverain, quand, au cours de la seconde moitié du XIXème siècle (vers 1877) Ludwig Boltzmann, Willard Gibbs et Max Planck le pensèrent en termes de principe de dégradation de l'ordre. Boltzmann avait formulé la théorie cinétique des gaz afin de déterminer le nombre des configurations microscopiques que pouvaient prendre les atomes et les molécules, suite à la chaleur. " Il élucida l'originalité énergétique de la chaleur en situant son analyse à un niveau jusqu'alors ignoré : celui des micro-unités ou molécules constituant un système donné.
La chaleur est l'énergie propre aux mouvements désordonnés des molécules au sein de ce système, et tout accroissement de chaleur correspond à un accroissement de l'agitation, à une accélération de ces mouvements. C'est donc parce que la forme calorifique de l'énergie comporte du désordre dans ses mouvements qu'il y a une dégradation inévitable de l'aptitude au travail. Ainsi, tout accroissement d'entropie est un accroissement de désordre interne, et l'entropie maximale correspond à un désordre moléculaire total au sein d'un système, ce qui se manifeste au niveau global par l'homogénéisation et l'équilibre ". (Ibid., p. 35 ).
Désormais, la dégradation de l'énergie n'est plus, comme on le pensait auparavant, une simple écume au sein des systèmes dynamiques. Elle est consubstantielle à l'organisation de tout système dynamique. Elle fait partie de la texture du système, de sa toile de fond. Et désormais, le second principe (de la thermodynamique) ne se pose plus en termes de dégradation de l'énergie, mais à un niveau plus profond, plus radical de l'organisation des systèmes dynamiques.
Le concept d' " Être " a, chez E. Morin une signification originale, toute particulière.
Du statut philosophique classique (métaphysique), il est passé à une connotation physique radicale, de sorte que toutes ses autres connotations ne sont que des dérivées.
" Il se pose en terme d'organisation et désorganisation, puisque l'ordre d'un système est constitué par l'organisation qui agence en un tout des éléments hétérogènes ". (Ibid.).
Donc, l'entropie est une notion qui signifie à la fois dégradation de l'énergie, dégradation de l'ordre, dégradation de l'organisation. Elle signifie que le désordre moléculaire entraîne une homogénéisation macroscopique qui, au sein des systèmes fermés, a pour conséquences l'équilibre thermique et l'impossibilité de transformation. (Ibid. ).
Le deuxième principe de la thermodynamique avait donc fomenté quelque chose comme un attentat à l'ordre cosmique. L'idée que l'ordre ou l'organisation étaient dégradables, ne serait-ce que localement, commençait à se frayer un chemin dans l'édifice scientifique.
Avant que Boltzmann n'entreprenne ses recherches, " Clausius n'avait pas hésité à généraliser la portée du second principe à l'ensemble de l'univers qui conçu comme un Tout disposant d'une énergie finie, pouvait être considéré comme un méga-système clos.
Selon sa formule, «l'entropie de l'univers tend vers un maximum», c'est-à-dire vers une «mort thermique», inéluctable, ce qui signifiait, selon la perspective ouverte par Boltzmann, vers la désorganisation et le désordre " (Ibid., p.36 ).
Cependant, comme il n'était pas encore suffisamment prouvé que l'entropie qui minait l'organisation des systèmes fermés pouvait à la fois bousculer les bas-fonds de l'Univers et s'étendre à l'échelle de tous les systèmes constituant l'Univers, la tentative d'estomper le règne du principe d'ordre absolu échoua. Cet échec était dû en partie à la difficulté de répondre à certaines questions dont celles de savoir si on pouvait considérer l'Univers comme clos ou ouvert,
ou comme un système, tout en sachant que les systèmes de la thermodynamique sont clos (Ibid. ).
"L'inadéquation de l'extrapolation apparaissait évidente en un point essentiel : dans les systèmes clos de la thermodynamique (Cf. thermodynamique ), les états d'ordre/organisation sont à la fois initiaux et improbables. Si l'ordre et l'organisation étaient improbables, comment se fait-il qu'on pouvait dénombrer à l'infini, atomes, molécules, et astres ? Comment la progression irréversible du désordre pouvait-elle être compatible avec le développement organisateur de l'univers matériel, puis de la vie, qui conduit à «l'homo sapiens» ? . Du reste, à l'échelle humaine et sociale, la corrosion du second principe était plus que compensée par les bénéfices techniques et scientifiques (sous l'aspect de la mécanique statistique) et de l'organisation techno-industrielle sur le désordre calorifique. Le principe de Carnot permettait de calculer les conditions du rendement maximal en travail d'une machine. La formule de Boltzmann permettait désormais de mesurer et prévoir l'évolution du désordre, donc dans un sens de la contrôler. La chimie qui se développe alors intègre l'entropie dans la définition de l'énergie libre, de l'enthalpie libre et de l'affinité chimique. La notion d'entropie contribue au développement de la théorie des machines thermiques et de la thermochimie. L'entropie apparaît ainsi non comme une régression de l'ordre, mais comme un progrès de la science ". (Ibid., pp. 36-sq.).
Dans la foulée des zigzags de la thermodynamique, Maxwell avait introduit son expérience du
«Démon», qui porte son nom «Démon de Maxwell», pour miner le désordre dû à l'entropie, (Cf. thermodynamique, entropie ). De son côté, Boltzmann avait développé une approche nouvelle de la probabilité statistique. Selon cette approche, "le nombre des molécules et les configurations que peuvent prendre les molécules au sein d'un système sont immenses, et ne peuvent relever que d'une appréhension probabiliste". Toutefois, en dépit de la résistance de l'ordre à la corruption du désordre, en dépit des apports capitaux de Maxwell et de Boltzmann,
"Un pilier de l'ordre ancien s'était effondré", et l'idée d'ordre elle-même s'était problématisée.
A partir du moment où il est posé que les états d'ordre et d'organisation sont non seulement dégradables, mais improbables, l'évidence ontologique de l'ordre et de l'organisation se trouve renversée. Le problème n'est plus : pourquoi y a-t-il du désordre dans l'univers bien qu'il y règne l'ordre universel ? C'est : pourquoi y a-t-il de l'ordre et de l'organisation dans l'Univers ? ".
(Ibid., p. 37-sq.).
L'ordre et l'organisation avaient désormais un statut autre que celui de l'évidence, d'une certitude, d'une vérité nette et irréfutable. La deuxième loi de la thermodynamique avait donc ouvert la voie à une nouvelle physique : «La science du temps». L'organisation de tout système physique était désormais conçue comme ayant tendance à pointé dans une certaine direction. L'idée laplacienne selon laquelle l'état futur d'un système était d'avance connaissable et celle qui prétendait que l'ordre d'un système physique était restitué et conservé grâce au «Démon de Maxwell», avaient perdu leur valeur explicative, leur consistance épistémologique. Mais l'ordre miné semblait encore celui de la surface. Le substrat permanent de l'ordre universel, sa profondeur, pour ainsi dire, était toujours l'ordre, puisque : " La percée du désordre était à la fois limitée (dans la poche physique des «systèmes clos») et illimitée (dans le sens où il accompagne tout travail, même dans un système «ouvert»). Ce désordre jailli dans le sillage du deuxième principe (de la thermodynamique) n'est qu'un parasite, un sous-produit, un déchet du travail et des transformations productrices. Il n'a aucune utilité, fécondité. Il n'apporte que dégradation et désorganisation. Sa place est donc dans les latrines de la physis et du cosmos. L'ordre peut continuer à régner sur le monde". (Ibid., p. 38).
En 1900, l'idée du désordre avait franchi un nouveau palier grâce à l'hypothèse quantique de Max Planck. C'est l'étape des dérèglements ou paradoxes microphysique dans la démarche morinienne d'élucidation de la notion de désordre (Cf. M.I., NN, pp. 38-39, ... ).
En cette année (1900), Max Planck avait introduit la notion discontinue de quantum universel d'action ou d'énergie, selon laquelle les atomes et les molécules ne sont pas des structures stables, ce sont plutôt des structures soumises à des variations d'énergie. Les particules ne sont pas, comme on l'avait toujours pensé jusque-là, les plus petites quantités physiques de la matière. Selon l'hypothèse de Max Planck, les particules ne sont pas des corps élémentaires, stables, simples, insécables que l'on croyait. Elles ont un statut physique partagé, oscillant entre l'onde et le corpuscule. Elles n'ont donc pas de localisation fixe et non équivoque dans le temps et l'espace. Elles ne parcourent pas des trajectoires bien définies. Elles forment une quantité d'énergie qui se déplace de façon imprévisible. De ce fait, elles apportent un élément nouveau de désordre dans les «bas-fonds microscopiques», de la nature. Alors que les données expérimentales tendaient à confirmer l'hypothèse quantique de Max Planck, sa théorie ne put trouver, auprès des scientifiques, l'accueil qu'elle méritait. Les partisans de la théorie classique (Cf. physique classique) persistaient dans leur croyance d'un désordre à la fois superficiel, apparent et provisoire, temporaire, précaire ou transitoire.
En revanche, Max Planck notait lui-même, en ces termes, la difficulté de faire une telle innovation dans un monde où règne un modèle institué, en l'occurrence le modèle de la «physique classique » : "Il est absolument impossible, en dépit de grands efforts, de la faire rentrer dans le cadre d'une théorie classique, quelle qu'elle fût".
Or ce désordre qu'on croyait superficiel, passager, "Est présent dans le micro-tissu de toutes choses, soleils et planètes, systèmes ouverts ou clos, choses inanimées ou êtres vivants.
Du coup, il est tout à fait différent du désordre attaché au second principe de la thermodynamique. Ce n'est pas un désordre de dégradation et de désorganisation. C'est un désordre constitutionnel, qui fait nécessairement partie de la physis, de tout être physique.
Il fait partie - mais comment donc ? - de l'ordre et de l'organisation, tout en n'étant ni ordre ni organisation! Ainsi donc, le désordre a sonné une seconde fois. Une seconde fois, l'ordre physique n'est plus l'évidence qui supporte toutes choses. Une seconde fois, l'ordre et l'organisation font problème, deviennent énigme. Cette deuxième fois, le désordre est un désordre qui, au lieu de dégrader, fait exister. Mais, devenant inconcevable et incompréhensible, il est maintenu et verrouillé dans les sous-sols microphysique, et un cordon sanitaire s'établit autour du foyer de troubles, afin qu'il ne puisse contaminer le reste de l'univers".
(E. Morin, M.I. NN., p. 39).
Ainsi, devenu microphysique, le désordre ne demandait plus qu'à être élucidé par quelque théorie pertinente. Il n'était plus possible d'éluder d'un coup de gueule une telle question.
Le désordre devenait trop envahissant, et, pour certains mordus de la "Théorie classique",
presque une éternelle énigme insupportable. Comment une idée fausse pouvait-elle franchir autant de paliers ? Telle est la question qui taraudait l'esprit de certains scientifiques. Comment l'idée de désordre a-t-elle pu voyager si longtemps à travers le temps ? Si elle est réellement fausse, comment a-t-elle pu survivre aux menaces pressantes permanentes de relégation ou de rejet ? "Parti de la thermodynamique, où il (le désordre) est passé par la mécanique statistique, et a débouché sur les paradoxes microphysique. Au cours de ce voyage, il s'est transformé de déchet du réel, il fait désormais partie de l'étoffe du réel. Mais, de même que le premier désordre est renvoyé aux latrines, celui-ci est jeté aux oubliettes. C'est que l'ordre cosmique impérial, absolu, éternel, continue à régir un univers réglé, sphérique, horloger. Mais voici qu'à partir des années vingt cet univers se dilate, puis se disperse, puis, dans les années soixante, il se lézarde, se disloque, et soudain tombe en miettes". (Ibid., p. 39).
Ainsi, se profilait à l'horizon l'ombre d'une physique toute nouvelle qui allait définitivement mettre un terme au règne de la physique classique.
Le processus de dislocation de l'idée d'ordre absolu avait sans doute pris son envol décisif à partir de 1905, quand Einstein élabora sa "Théorie de la relativité restreinte". Cette première théorie de la relativité d'Einstein contrebalançait l'hypothèse newtonienne de l'existence d'un temps universel, absolu, indépendant de l'espace. Elle unifiait le temps et l'espace en un espace-temps plat, à quatre dimensions. Selon la relativité restreinte, le temps dépend du mouvement de l'observateur, et de sa position dans l'espace. Désormais, le temps n'apparaît plus comme une dimension autonome qui régente l'ordre universel, mais plutôt comme un élément particulier dans une construction appelée «espace-temps».
En 1916, Einstein formula sa deuxième théorie de la relativité, la relativité générale, qui énonce que la géométrie de l'espace-temps n'est pas plate ni absolue comme le prétendait la physique classique ; mais plutôt distordu, incurvé par la force de la gravitation. Cette dernière modifie ainsi les mesures de temps et de distance. L'ordre universel appuyé par la mécanique newtonienne avait subit un revers des plus redoutables.
En 1924, la découverte, par Edwin Hubble, l'un des «héros scientifiques», du long voyage qui a conduit à la théorie moderne du big bang, de l'existence d'autres galaxies, avec de grandes zones de vides entre elles, modifia encore davantage notre vision du monde.
Alors que depuis des siècles les savants étaient persuadés que notre Galaxie était unique dans l'Univers, que ce dernier avait des lois, certes difficiles à maîtriser, mais compréhensibles à terme, la présence d'autres Galaxies lointaines rendait notre tâche investigatoire de l'Univers délicate.
De l'idée d'un univers fini et connaissable, s'étendant à quelques milliers de kilomètres, nous sommes passés à l'hypothèse d'un univers fini, s'étendant à de milliards de milliards de kilomètres, dont la majeure partie demeure, et risque de demeurer longtemps inconnue.
C'est la naissance de la théorie dite de «L'expansion de l'Univers».
Selon cette théorie, l'Univers serait constitué de galaxies en nombre indéterminé, dont la tendance principale est de s'éloigner les unes des autres. L'ordre du monde était sérieusement perturbé par cette découverte. Une grande révolution physique avait désormais pris le pas sur la physique classique. Cette révolution incluait l'idée de la dispersion au cœur de la formation et de la transformation de l'Univers. Par rapport à l'idée d'un «Désordre génésique», introduite par
E. Morin, l'importance de cette révolution ne consistait pas à la découverte de l'idée que
«L'univers s'étend à des distances incroyables et qu'il contient les corps stellaires les plus étranges », mais plutôt à l'idée que «son extension correspond à une expansion, que cette expansion est une dispersion, que cette dispersion est peut-être d'origine explosive».
(E. Morin, M.I. NN., p. 39 ).
Dans les années vingt, vers 1926, Erwin Schrödinger, physicien autrichien, et Werner Heisenberg, physicien allemand, inventèrent la théorie quantique pour décrire le comportement de très petits systèmes comme les atomes ou les particules élémentaires. La mécanique quantique mit fin au règne de la mécanique classique soutenue et développé principalement par Kepler, Newton et Laplace.
La théorie de Kepler, Newton et Laplace, était fondée sur la certitude de la connaissance des événements présents, laquelle devait logiquement permettre de prédire les événements futurs. Ainsi, par exemple, les corps physiques comme les atomes et les particules élémentaires avaient une vitesse de déplacement connaissable et occupaient une position que l'on pouvait déterminer d'avance. Ils pouvaient être reconnus et situés dans l'espace-temps sans problème ; auquel cas, on pouvait prédire leur comportement futur. Comme les atomes et les particules élémentaires sont les constituants ultimes de la matière, leur contrôle implique leur connaissance, laquelle implique la connaissance de tous les événements de l'Univers. En conséquence, tous les événements de l'Univers sont contrôlables, c'est-à-dire connaissables et tout ce qui arrive dans le futur est prédictible grâce à la mécanique classique. L'astronome allemand et disciple de Copernic, Johannes Kepler, avaient soutenu cette idée avec conviction. Il fut rejoint par Newton, puis, plus tard, par Laplace, qui radicalisa la mécanique de Newton à l'échelle macrocosmique.
En guise de récapitulation, la première grande rupture avec la mécanique classique fut opérée en 1900, lorsque Max Planck émit son hypothèse quantique. On sait que depuis l'année 1900, d'énormes progrès des sciences physiques ont contribué à l'essor d'une nouvelle physique dont la trame est, entre autres, la possibilité d'une genèse dans et par le désordre. Au cœur de ces progrès, on peut citer les travaux du physicien anglais Ernest Rutherford sur les atomes et ceux de Max Planck sur les quanta.
Alors qu'on pensait depuis toujours que l'atome était le constituant ultime de la matière, Rutherford établit, en 1903, qu'il n'était pas l'objet premier, insécable (1), irréductible, substantiel que l'on croyait. Désormais, l'atome sera conçu comme " Un petit système solaire constitué de particules gravitant autour d'un noyau, aussi merveilleusement ordonné que le grand système
astral ". (M.I. NN., p. 38).
Son comportement dépend intégralement des particules dont il est constitué. Or, quelques années avant (en 1900), quand Max Planck avait formulé son hypothèse quantique, il avait établi que la lumière ne pouvait émettre ou absorber d'énergie que par paquets, les quanta, que nous appelons photons ou particules de lumière. Ces paquets d'énergie se déplacent de façon discontinue, de sorte que l'énergie et la matière sont discontinues. Tout ce que nous observons autour de nous est plus ou moins constitué de particules, lesquelles sont constituées de photons. A partir de l'hypothèse de Max Plancket de Rutherford, on ne pouvait plus parler de la matière comme on le faisait auparavant. Il fallait désormais tenir compte de la structure atomique de la matière, laquelle impliquait une considération du comportement des particules élémentaires La deuxième rupture est celle de la Théorie de la relativité d'Einstein (1905 et 1915). Pourtant, Einstein qui transforma profondément le visage de la physique avec sa théorie de la relativité ne put vraiment chasser les ombres de la théorie classique qui persistaient encore de-ci de-lâ, dans le paysage de la physique des quanta amorcée par Planck.
C'est dans les années vingt, lorsque nacquit la mécanique quantique, que la rupture avec la théorie classique sera quasiment consommée. Erwin Schrödinger et Werner Heisenberg sont les deux artisans de la mécanique quantique.
Alors que la mécanique classique (Newton) et la théorie d'Einstein prétendaient qu'il était possible de contrôler les événements présents et de prédire le futur sans aucun problème, la théorie quantique affirme le contraire : elle affirme qu'il n'est pas possible de prédire précisément les événements. Il n'est possible que de prédire les probabilités de voir les événements se produire. Ceci, parce qu'en mécanique quantique, les particules élémentaires se déplacent de manière imprévisible, de sorte qu'il n'est pas possible de prédire avec la même précision et leur position et leur vitesse de déplacement. Par conséquent, plus sera grande la précision avec laquelle on détermine la position d'une particule, moins sera grande la précision avec laquelle on mesurera sa vitesse, et vice-versa.
Dès lors, il y a toujours un élément d'incertitude et de hasard dans ce qui arrive. Si l'on admet que tout ce que nous observons autour de nous est plus ou moins constitué des particules, on doit conclure que tout ce qui nous entoure est frappé d'incertitude et de hasard de la mécanique quantique. De ce fait, la fondation de la physique classique s'écroule.
Comme le concept de désordre renferme au cœur de sa signification les notions de hasard et d'incertitude, on est obligé d'inclure le désordre au cœur de l'organisation physique, via la mécanique quantique. Mais il se pose un problème que n'ont pu résoudre les théories physiques contemporaines, et que E. Morin tente de cerner dans sa Méthode : le problème de la coopération de l'ordre et du désordre, puisque l'Univers que nous voyons est tout aussi bien frappé de désordre issu de la mécanique quantique que constitué des régularités que nous pouvons observer, déterminer, et que nous taxons d'ordre ou de lois.
Vers 1930, Hubble avait découvert ce qu'on a très justement appelé «La première vraie loi cosmologique », la «Loi de Hubble». A la suite des observations astronomiques, Hubble avait remarqué que la lumière émise par certaines galaxies lointaines avaient tendance à virer vers le rouge. Par la suite, Hubble présenta ses mesures des distances des galaxies, lesquelles assuraient que ce décalage vers le rouge de la lumière émise par les galaxies lointaines était proportionnel à la distance à laquelle elles se trouvaient ; autrement dit, " Le déplacement vers le rouge de la lumière émise par les galaxies lointaines permet de concevoir et de supputer leur vitesse d'éloignement par rapport à nous et fournit la première base empirique à la théorie de l'expansion de l'univers ". (Ibid.).
En conclusion, cela veut dire que les galaxies s'écartent les unes des autres dans toutes les directions. Autrement dit, l'Univers n'est pas une entité statique avec des corps célestes suspendus dans un espace fixe, comme nous l'ont fait croire les partisans de la théorie de l'état stationnaire, très apparentée à l'idée d'un ordre universel et immuable. Au contraire, l'Univers est en expansion. " Les galaxies s'éloignent les unes des autres dans une dérive universelle qui semble atteindre des vitesses terrifiantes " (Ibid.).
Les observations qui suivirent démolirent encore davantage la théorie de l'ordre cosmique prétendument inébranlable.
Au printemps de 1964, Arno Penzias et Robert Wilson, chercheurs des laboratoires Bell, aux Etat-Unis, enregistrèrent, de façon accidentelle, alors qu'ils utilisaient l'antenne d'Holmdel pour étudier le niveau des parasites qui pourraient perturber les communications avec écho, un fond de rayonnement «bizarre», persistant, correspondant à une température de 3,5 K. Le signal semblait à la fois identique dans toutes les directions de l'Univers et imposible à éliminer. Persuadés que la cause du rayonnement était la chaleur dégagée par les pigeons qui fréquentaient les alentours de l'antenne, ils nettoyèrent systématiquement cette dernière.
Mais le signal était toujours là, et toujours aussi persistant. Ne pouvant trouver une explication satisfaisante à cet événement, ils en parlèrent à Dicke, un autre éminent astronome américain.
Ce dernier appartenait à une équipe de physiciens composée, entre autres, de Peebles, Peter Roll et David Wilkinson. Ensemble, ils cherchèrent à comprendre et à légitimer la théorie du big bang. Des recherches menées indépendamment de l'équipe de Penzias et Wilson les avaient amenés à la conclusion que si la théorie du big bang était correcte, un rayonnement primordial devait aujourd'hui encore baigner l'Univers à une température résiduelle de l'ordre de 10 K.
Pendant que Dicke discutait encore de la question avec ses collègues d'équipe, Penzias l'appela pour lui communiquer leur trouvaille. Les deux équipes décidèrent alors de publier deux articles à la suite l'un de l'autre dans la revue Astrophysical Journal Letters.
Le 21 mai 1965, le résultat de la recherche fit la une du New York Times. Ce dernier annonçait la découverte d'une preuve convaincante en faveur du big bang. Il était désormais établi qu'un flux énorme de rayonnement avait dû être produit dans les premiers temps de l'Univers, à la suite d'une très probable explosion initiale. L'hypothèse d'un univers issu d'un feu avait pris forme.
Pendant que quelques partisans de la théorie stationnaire tentaient de rassembler çà et là les débris diasporés ou quelques résidus fossiles de la théorie en dislocation, dans le but de rétablir l'ordre régnant dans l'Univers, " Ce message bredouillant venu du bout du monde, a traversé de dix à vingt milliards d'années pour nous annoncer encore l'extraordinaire nouvelle : l'Univers est en miettes. Dès lors, les découvertes astronomiques de 1923 à aujourd'hui s'articulent pour nous présenter un univers dont l'expansion est le fruit d'une catastrophe première et qui tend vers une dispersion infinie. L'ordonnancement grandiose du grand ballet stellaire s'est transformé en sauve-qui-peut général. Au-delà de l'ordre provisoire de notre petite banlieue galactique, que nous avions pris pour l'ordre universel et éternel, des faits divers inouïs se produisent, qui commencent à annoncer sur nos téléscripteurs : explosions fulgurantes d'étoiles, collisions d'astres, tamponnements de galaxies. Nous découvrons que l'étoile, loin d'être la sphère parfaite balisant le ciel, est une bombe à hydrogène au ralenti, un moteur en flammes ; née en catastrophe, elle éclatera tôt ou tard en catastrophe.
Le cosmos brûle, tourne, se décompose. Des galaxies naissent, des galaxies meurent. Nous n'avons plus un Univers raisonnable, ordonné, adulte, mais quelque chose qui semble être encore dans les spasmes de la Genèse et déjà dans les convulsions de l'agonie. Le pilier physique de l'Ordre était rongé, miné par le deuxième principe (de la thermodynamique). Le pilier microphysique de l'Ordre s'était effondré. L'ultime et suprême pilier, celui de l'ordre cosmologique, s'effondre à son tour. En chacune de trois échelles où nous considérons l'Univers, l'échelle macrocosmique, l'échelle microphysique, l'échelle de notre «Bande moyenne», physique
(Cf. bande moyenne ), le désordre surgit pour revendiquer audacieusement le trône qu'occupait l'Ordre ". (E. Morin, M.I. NN., p. 40 ).
Mais le postulat d'un Univers en «Diaspora explosive», en expansion, et dont le tissu microphysique est un désordre indescriptible, cette invasion de désordre due à la seconde loi de la thermodynamique, soulèvent un problème fondamental : celui de savoir selon quelle norme de vérité penser la découverte des lois qui régissent l'Univers et ses constituants (astres, atomes, particules, etc.), comment concevoir le développement de l'organisation cosmique, des particules aux atomes, des atomes aux molécules, des molécules aux cellules vivantes, des cellules vivantes aux sociétés humaines, avec leurs multiples ramifications, eu égard à l'idée de désordre devenue quasiment incontournable.
Contrairement à une philosophie courante, qui a cédé à la facilité manichéenne, en envisageant l'ordre (l'organisation) et le désordre en terme d'exclusion ou d'alternative, Edgar Morin essaye plutôt d'établir une liaison entre ces deux notions. Etant donné que le désordre est devenu un ingrédient contemporain de la formation et de la transformation de l'Univers, il est légitime de l'associer à l'entraînement de toutes les histoires cosmiques possibles. Car c'est la physis elle-même qui a révélé, à travers ses pitreries, que " Le désordre, tout en comportant en lui le désordre de l'agitation calorifique et le désordre du micro-tissu de la physis, est aussi un désordre de genèse et de création ". (E. Morin, M.I. NN., p. 41 ).
Par-là, la question de l'illégitimité d'un ordre universel absolu, en face duquel le désordre ne serait qu'une écume corruptrice, se situe désormais au centre du débat.
Quand on examine de manière approfondie l'histoire des sciences physiques, on s'aperçoit qu'il y a, d'une part, la notion d'ordre qui a régné en maître pendant plusieurs siècles, et, d'autre part, l'idée de désordre qui surgit à la deuxième moitié du XIXème siècle, par le biais de la thermodynamique. Le problème qui se pose en science n'est pas celui de la présence de l'ordre ou du désordre dans la physis, mais plutôt celui de la relation qui existe entre ces deux notions de nature diamétralement opposée. Einstein, qui a radicalement transformé notre conception de la nature avec sa relativité, a été confronté à la difficulté de résoudre le problème de l'ordre et du désordre. Comme la mécanique quantique insinuait, par son postulat d'incertitude, l'idée d'un désordre permanent à l'œuvre dans l'Univers, Einstein, sans doute incapable de concevoir un monde dans lequel l'ordre et le désordre coexisteraient quand il entendait parler de hasard ou d'incertitude, rétorqua que " Dieu ne joue pas aux dés ".
C'est dire à quel point il était difficile de concevoir le désordre surgissant et de lui trouver une place dans un monde où régnait l'ordre. Mais Einstein n'était pas seul à tomber dans le piège du rejet de l'incertitude quantique. Plusieurs autres physiciens importants sont tombés dans ce piège.
Par mille subterfuges, certains ont réussi à l'éviter, mais sans justifier les motifs de leur choix.
L'originalité du concept de désordre chez Edgar Morin réside justement dans la démarche épistémologique qu'il a entreprise, laquelle consiste essentiellement à articuler et à relationner, entre elles, les notions d'ordre et de désordre.
Rappelons-nous que la physique, depuis Aristote, a toujours soutenu l'hypothèse d'un Univers stationnaire, ordonné selon la volonté d'un principe suprême : le premier moteur. Cette idée a traversé toute l'histoire des sciences jusqu'à son apogée au XVIIème siècle, quand Newton formula le principe de la mécanique classique. Dans la première moitié du XIXème siècle, la thermodynamique a entraîné, à sa façon, cette idée à travers la formulation de sa première loi nommée << loi de la conservation de l'énergie >>. Quelques années plus tard, la deuxième loi de la thermodynamique a démontré qu'il y avait un principe de désordre inhérent à l'organisation physique, que ce principe de désordre était en permanence à l'œuvre dans presque tous les systèmes physiques observés. Mais le problème demeurait posé quand on sait que les systèmes de la thermodynamique étaient fermés. Néanmoins, la thermodynamique a posé en filigrane le problème de la présence d'un désordre dans les systèmes physiques. E. Morin considère ainsi la deuxième loi de la thermodynamique comme un des éléments déclencheurs du processus de désenchantement de univers marqué par l'idée d'un Ordre absolu.
E. Morin se sert aussi du modèle des «Tourbillons de Bénard », pour asseoir sa théorie du désordre. Selon ce modèle, l'ordre peut être engendré par un processus caractérisé par des déviances, des turbulences, donc des désordres.
Voici quelques éléments descriptifs des «Tourbillons», de Bénard tels que les décrit Prigogine, (prix Nobel de Chimie, 1977). «Nous chauffons une couche liquide par en dessous. Par suite de l'application de cette contrainte, le système s'écarte de l'état d'équilibre correspondant au maintien d'une température uniforme dans la couche. Pour les petits gradients de température, la chaleur est transportée par conduction, mais à partir d'un gradient critique, nous avons en plus un transport par convection». La figure nous donne une photo des cellules de convection photographiées verticalement. Il faut remarquer l'arrangement régulier des cellules, qui ont une forme hexagonale. Nous avons ici un phénomène typique de structuration correspondant à un niveau élevé de "Coopérativité au niveau moléculaire". (M.I. NN., pp. 42-43 ).
Les tourbillons de Bénard, en démontrant expérimentalement que des flux calorifiques, dans des conditions de fluctuation, de turbulence et d'instabilité, c'est-à-dire de désordre, peuvent se transformer spontanément en «structure » ou forme organisée, nous livrent un important enseignement d'une «portée physique et cosmique générale ». Cet enseignement est résumé, par E. Morin, de la manière suivante : " Déviance, perturbation et dissipation peuvent provoquer de la «structure», c'est-à-dire de l'organisation et de l'ordre à la fois ". (Ibid., p. 42 ).
(1) Atomos, du grec, veut dire insécable, irréductible, incompressible.
Alors qu'on croyait que le désordre ne concernait que l'organisation physique, au cours des années cinquante, le mathématicien américain, John Von Neumann découvrit, dans sa réflexion sur les automates, que les «automates naturels» étaient différents des «automates artificiels»
(Cf. machine et auto-organisation ).
Cette différence résidait surtout dans la grande originalité de l'automate naturel (entendez vivant), laquelle était de fonctionner avec du désordre.
En 1959, Von Foerster, suggérait que l'ordre propre à l'auto-organisation (entendez l'organisation vivante) se construit avec du désordre : C'est le principe d'ordre par le bruit (order from noise principle). Enfin, au début des années soixante dix, le biologiste français Henri Atlan dégagea, entre autres, à partir des idées de Von Neumann et Von Foerster, l'idée de hasard
organisateur. Ainsi donc, l'idée de désordre était devenue envahissante, incontournable pour toute organisation. Par conséquent, plutôt que de chercher son explication dans l'exclusion ou l'expulsion, le désordre doit être expliqué, non pas comme quelque chose d'étranger à l'organisation, mais plutôt comme l'une de ses composantes principales. D'où la nécessité de le penser toujours en relation avec l'ordre.
Devant l'énigmatique et incontournable présence du désordre à toutes les échelles du spectre cosmique (la grande échelle ou échelle macrocosmique ou encore échelle macrophysique, la petite échelle dite microphysique, et l'échelle moyenne ou «Bande moyenne» physique), la physique classique ne pouvait plus continuellement éluder la question de la possible coopération de l'ordre et du désordre. Cependant, comme elle (la physique classique) avait bâti sa fondation sur l'obsession d'un Ordre absolu, sans concession et sans condition, la hantise d'un renversement de perspective ne pouvait qu'accentuer sa cécité face aux questions cruciales relatives à la présence du désordre dans l'Univers, et sa propension naturelle à les gommer.
Aussi, le désordre est conçu par E. Morin, non pas comme une notion qui s'impose facilement (comme ce fut le cas pour la notion d'ordre), mais plutôt comme une idée qui émerge progressivement, mais sûrement grâce aux découvertes suivantes qui sont classées parmi les trouvailles les plus importantes des sciences.
Il s'agit :
1)- Du second principe de la thermodynamique ;
2)- De l'hypothèse quantique de Max Planck ;
3)- De la théorie de la désintégration atomique d'Ernest Rutherford ;
4)- De la relativité d'Einstein ;
5)- De la théorie quantique d'Erwin Schrödinger et de Werner Heisenberg.
La théorie du désordre morinienne prend encore comme prétexte les découvertes qui ont contribué à l'émergence et à la justification de la théorie du big bang.
Il s'inspire aussi particulièrement de l'exemple des «Tourbillons de Bénard», de la réflexion de Von Neumann sur les «Automates auto-reproducteurs», du principe «D'ordre par le bruit», d'Heinz Von Foerster, enfin, de l'idée de «Hasard organisateur», dégagée par Henri Atlan.
Toutes ces idées pionnières ont permis à E. Morin de défricher le terrain qui a rendu possible l'élaboration d'une théorie du désordre se fondant, non pas sur l'alternative d'exclusion coutumière proposée par certains artisans de la pensée scientifique, dont le célèbrissime Einstein, mais plutôt sur une mise en dialogue et en communication de l'ordre et du désordre. Ceci, parce qu'il considère ces deux concepts comme des notions-clé faisant partie de l'armature conceptuelle de l'organisation de l'Univers, et, en définitive, de tous les systèmes complexes qui en sont issus. Contrairement à la vulgate négationniste qui interprète le désordre tantôt comme une notion dangereuse, tantôt comme une notion radicalement fantomatique, c'est-à-dire dépourvue d'existence réelle, E. Morin pense qu'il est indispensable dans l'architecture de l'Univers et de tous ses constituants.
De ce fait, il doit être évoqué partout où il est question d'organisation. Et pour l'apprivoiser, il faut le concevoir dans son contexte d'émergence, la physis, car cette dernière émerge dans et par le désordre, tout comme elle poursuit ses transformation dans et par un processus faisant appel au désordre. Ainsi, chez E. Morin, le désordre " Apparaît comme partenaire et composante de tous les processus cosmogénétiques. Du coup, il (...) apparaît comme une notion très riche : il n'y a pas un désordre (comme il y avait un ordre) mais plusieurs désordres : inégalités, agitation, turbulence, rencontre aléatoire, rupture, catastrophe, fluctuation, instabilité, déséquilibre, diffusion, dispersion, rétroaction positive, explosion. A la source génératrice de la cosmogénèse, il y a le désordre sous sa forme événementielle de rupture - la catastrophe - et sous sa forme énergétique - la chaleur. Dès lors, les désordres se sont multipliés, dans et par le désordre des transformations et les transformations du désordre, dans et par l'inégalité du développement : le désordre dans les désordres est devenu cosmogénétique.
Finalement, on comprend pourquoi Edgar Morin postule que le désordre est une notion totalement et radicalement physique dont les manifestations biologiques et socio-culturelles ne peuvent être considérées que des «Développements transformateurs». (Cf. M. I. NN., p.10 ), des transformations, c'est-à-dire des structures émergentes ou structures d'après-coup.
Le désordre est une notion incontournable dans la conception et la pensée de l'organisation, quelle qu'elle soit. Seulement, il ne doit pas être conçu comme une notion isolable, mais toujours en relation avec l'ordre, car c'est dans, par et de leur conjugaison qu'émerge l'organisation, toute organisation. D'où la pertinence de la notion très intuitive et très significative de tétralogue, forgée par Edgar Morin pour rendre compte de cette indispensable association de l'ordre, du désordre et des interactions qui est à l'origine de l'organisation, de toute organisation systémique.