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ÉMERGENCES

 

Ce sont des qualités ou propriétés d'un système qui présente un caractère de nouveauté par rapport aux qualités ou propriétés des composants ou parties considérées isolément ou agencés différemment dans un autre type de système.

 

Les émergences se manifestent dans la nature, dans le monde vivant et social. Elles apparaissent

dans un cadre spatial ou temporel. Un système peut émerger soit par rassemblement de plusieurs systèmes préexistants (par exemple, la fédération entre Etats) soit à la suite d'une longue évolution. A titre d'exemple, l'homme est une émergence provenant d'un processus de complexification cérébrale d'un primate évolué

(Cf.  Daniel Durand, La Systémique, Paris, P.U.F., 1979, nouvelle édition 1983).

 

Nous savons que l'organisme humain est constitué des cellules (au moins trente milliards de cellules) lesquelles sont constituées des molécules et des atomes. L'atome est constitué des particules dont la plupart sont des corps instables. Mais une fois émergé des particules, l'atome rétroagit sur celles-ci en conférant à la totalité du système la qualité de stabilité. Dans ce sens, l'atome est une qualité nouvelle qui émerge de l'association et des interactions des particules.

La qualité d'autonomie de la première cellule vivante illustre la manifestation de la notion d'émergence. En effet, la première cellule vivante est constituée de macromolécules chimiques. Mais dès son apparition, la cellule présente des qualités inconnues des macromolécules chimiques la constituant : notamment la capacité de métaboliser, d'échanger avec le milieu extérieur, la capacité d'autoproduction et d'autoreproduction. " Quant aux molécules, la nouvelle espèce apparue n'a aucun rapport avec les constituants primitifs, ses propriétés ne sont nullement la somme des leurs, et elle se comporte différemment en toutes circonstances. Si la masse, la quantité de substance totale reste la même, sa qualité, son essence est toute nouvelle"

(Auger, P., L'homme microscopique, Paris, 1966, pp. 130-131).

 

Ainsi, le mélange des deux gaz que sont l'ammoniac et l'acide chlorhydrique donne moléculairement du chlorure d'ammonium solide. L'exemple apparemment banal, en fait très complexe, de l'eau nous montre que son caractère liquide aux températures ordinaires) est dû aux propriétés, non des atomes, mais des molécules de H2O de se lier entre elles de façon

très souple. (E. Morin, op. cit. , p. 107).

 

" L'organisme humain institue une émergence à partir des cellules dont il est constitué ".

Cette phrase très significative de François Jacob reprise dans E. Morin - (op. cit.), rend justice à une telle idée. En effet, pour François Jacob, " Les propriétés d'un organisme dépassent la somme des propriétés de ses constituants. La nature fait plus que des additions : elle intègre ".

(Cf - F. Jacob, Leçon inaugurale faite le vendredi 7 mai, Collège de France, Paris, 1965, repris dans E. Morin, op. cit., p. 107 ).

 

Pour Monod, comme pour Morin, la cellule vivante détient des propriétés émergentes.

(Cf.  J. Monod, " Le Hasard et la Nécessité ".) : " Se nourrir, métaboliser, se reproduire ".

(E. Morin, op. cit. , p. 107 ).

 

La société humaine est le lieu où se manifestent et se multiplient des émergences de toutes sortes. La famille dite nucléaire n'est rien d'autre qu'une émergence de l'ensemble de personnes formé par le père, la mère et les enfants et, cela est très important, vivant dans une même maison.

Il est évident que la famille présente des qualités propres qu'on ne saurait trouver ni chez le père ni chez la mère ni même chez les enfants considérés isolément. Ce sont les interactions entre le père, la mère et les enfants qui concourent à l'émergence de la famille.

 

C'est dire que la famille n'est pas l'addition ou la juxtaposition des personnes la constituant, mais une nouvelle propriété que présente l'ensemble formé d'un père, d'une mère et des enfants vivant  selon certains canons.

 

La société humaine n'est pas une simple somme, un agrégat d'individus qui la composent : elle constitue une émergence, une entité émergente dotée de qualités spécifiques. Lorsque nous entreprenons de trouver l'essence (la nature) de la société humaine, nous nous rendons compte de la difficulté que comporte cette démarche tient surtout au fait que la notion de société, bien

qu' étant empiriquement conditionnée, est une notion à la fois totalement concrète et totalement abstraite. En fait, qu'appelons-nous société ? Est-ce l'ensemble d'individus unis par des activités et des intérêts communs ? Est-ce l'ensemble d'individus unis au sein d'un même groupe par des institutions, une culture, etc.  ? Est-ce l'ensemble d'interactions existant entre les êtres vivant en groupe organisé ? Est-ce un groupe organisé des personnes unies dans un dessein déterminé ? Est-ce le dessein qui régit la conduite des personnes groupées ?

 

La pensée de la société ne peut que nous plonger dans une sorte de vacuité cognitive, dans un profond embarras de la définir, de l'originer, de la fonder dans sa spécificité. Cependant, une chose reste évidente : c'est le fait que la société humaine soit une entité émergente dotée de qualités spécifiques. La sociabilité, le sentiment patriotique, la convivialité, la fraternité, la liberté, la paix, l'égalité, la justice sociale, etc., toutes ces notions que nous scandons, parfois, de façon parfois schizophrénique sont des qualités émergentes spécifiques de la société humaine. Notre ignorance du fait que l'égalité, la  fraternité, la liberté, la justice, la sociabilité, la convivialité, l'Amour, etc. sont des qualités sociales émergentes nous détourne souvent de l'exercice de l'égalité, de la fraternité, de la liberté, de la justice, de la sociabilité, de la convivialité, de l'Amour, etc. Voilà pourquoi il est temps pour nous d'interroger la notion d'émergence dans sa radicalité afin de concourir à son intelligibilité.

 

C'est dans ce sens que vaut pour nous la remarque d'Edgar Morin : " Il est tout à fait remarquable que les notions apparemment élémentaires que soient matière, vie, sens, humanité, correspondent en fait à des qualités émergentes de systèmes (d'après Michel Serres, "Le point de vue de la biophysique", in Critique, 346, 1976, pp. 265-277). La matière n'a consistance qu'au niveau du système atomique. La vie est l'émanation de l'organisation vivante ; ce n'est pas l'organisation vivante qui est l'émanation d'un principe vital. Le sens que les linguistes cherchent à tâtons dans les profondeurs ou les recoins du langage, n'est autre que l'émergence même du discours, qui apparaît dans le déploiement des unités globales, et rétroagit sur les unités de base qui l'ont fait émerger. L'humain, enfin, est une émergence propre au système cérébral hypercomplexe d'un primate évolué ". (E. Morin, op. cit.,p. 107 ).

 

Le caractère propre de la notion systémique d'émergence est d'être phénoménalement irréductible et logiquement indéductible des constituants du système. Autrement dit, " L'émergence s'impose comme fait, donnée phénoménale que l'entendement doit d'abord constaté ".

(E. Morin, op. cit. , p. 9).

 

Ce qui émerge n'est pas un épiphénomène ou une superstructure. Il n'est donc pas correct de concevoir les phénomènes émergents comme l'amour, la fraternité, l'amitié en termes de superstructures ou d'épiphénomènes.

De la même façon, tout effort de déduire logiquement une émergence des constituants du système tend à juxtaposer ou additionner lesdits constituants dont les rapports sont plutôt de nature superadditive ou interactive. Ceci est chose évidente au niveau de la cellule.

 

Lorsqu'on considère ses propriétés nouvelles, on se rend compte qu'elles ne sont pas déductibles des molécules considérées en elles-mêmes. Ainsi donc, " Même lorsqu'on peut la prédire à partir de la connaissance des conditions de son surgissement, l'émergence constitue un saut logique, et ouvre dans notre entendement la brèche par où pénètre l'irréductibilité du réel.".

(E. Morin, op. cit., p. 109 ).

 

Un autre caractère de la notion d'émergence est d'être multidimensionnelle. Multipolaire, la notion d'émergence est étroitement liée aux idées de produit, puisque l'émergence est effectivement produite par l'organisation du système, de globalité, puisqu'elle est indissociable de l'unité globale du système, de nouveauté, puisque l'émergence est une qualité nouvelle par rapport aux qualités antérieures des éléments, enfin aux idées, déjà connues, de qualité  et de propriété. Toutes ces notions ne sont pas en l'air, puisque, comme nous allons le voir, elles ont racine profonde dans le réel. Elles doivent être mixées et liées pour comprendre ce qu'est l'émergence. Illustrons cela par la notion très problématique de «Démocratie».

La politique de démocratie est une émergence. En effet, comme on le sait, la démocratie a comme rampe de lancement la possibilité du jeu des diversités, la liberté d'opinion, la liberté d'expression, la possibilité de la compétition pluraliste à tous les niveaux du système, une certaine décentralisation, donc un polycentrisme, et, bien entendu, des conditions économiques viables.

Les diversités qui s'expriment dans un système démocratique prennent souvent la forme des déviances parfois d'apparence insupportable pour le système. Ces déviances constituent à la fois un risque d'éclatement du système et une chance de progression par complexification, c'est-à-dire, intégration des déviances qui, une fois intégrées, induisent du même coup la nouvelle tendance du système. Mais n'oublions pas que les nouvelles tendances des sociétés modernes démocratiques sont souvent une émergence due au jeu et à l'action des minorités et des déviances. C'est dire que la démocratie est une qualité émergente, une propriété nouvelle qui ne peut émerger que là où il y a la possibilité du jeu des diversités, là où les diversités sont tolérées, et où le jeu et l'action aléatoires des minorités sont tolérés et intégrés comme ingrédients nécessaires à la nouvelle tendance du système.

 

Notons qu'en plus de ces qualités, l'émergence a quelque chose de relatif et d'absolu. Reprenons le cas de la démocratie. Nous avons dit qu'elle n'est pas le jeu et l'action des minorités et des déviances, ni la possibilité des diversités, mais suppose cela, naît de cela. Donc, la démocratie dépend de tous ces facteurs (possibilité des diversités, liberté d'expression, d'opinion, conflictualités des points de vue, tolérance du jeu et de l'action des minorités et des déviances, une certaine anarchie, et, aussi, pourquoi pas, une hétérarchie, là où règne la hiérarchie, etc.) qui, somme toute, sont ses radicaux. Et puisque la démocratie n'est possible que là où les éléments précités fassent partie des règles du jeu, nous pouvons dire que la démocratie, et, par voie de conséquence, l'émergence, est relative. Ceci est très important pour notre mentalité carrée dans une vision classique de la démocratie qui fait d'elle une panacée, un déjà là plutôt qu'une réalité à l'émergence de laquelle il faut concourir sans trêve. Il en est de même pour la notion de liberté. Elle émerge avec «homo sapiens», le langage, la culture. Il serait dès lors erroné de croire que la liberté est une qualité propre à l'homme, car en fait elle- n'est qu'une qualité qui, dans certaines conditions externes et internes favorables, peut émerger chez l'homme.

 

Ainsi, avons-nous parlé de la pluralité politique, des droits de l'homme comme des qualités émergentes. De plus, nous savons que dans la plupart des sociétés hyperhiérarchiques (aujourd'hui les trois quarts des états africains, les possibilités de choix et des prises des décisions chez les individus sont restreintes, ce qui, par voie de conséquence, restreint les libertés, et donc le progrès social. En même temps, on s'aperçoit que la démocratie en tant qu'émergence est étroitement dépendante de l'action de chaque citoyen faisant partie du système concerné.

Mais en même temps, on s'aperçoit qu'en tant qu'émergence la démocratie est quasi totalement irréductible au système dont elle est issue. La promulgation des droits de l'homme, par exemple, nous montre que les droits de l'homme ont quelque chose d'absolument irréductible à leurs conditions d'émergence. Ceci est vrai d'autant plus que l'on sait que c'est dans des conditions d'extrême tension que surgissent les décrets des droits de l'homme.

 

Cela ne veut nullement dire qu'il faille concevoir les droits de l'homme en dehors de son contexte d'émergence. Au contraire, une telle conception décontextualise l'émergence, et toute conception qui décontextualise est simplificatrice, désincarnée, donc, finalement impertinente. Elle sacrifie ce qui rend possible la compréhension de l'émergence (ici, des droits de l'homme).

Il s'agit de reconnaître l'autonomie de ces droits, leur caractère impersonnel qui fait justement leur universalité. Remarquez que les côtés relatifs et absolus sont les deux profils d'une même réalité : l'émergence. N'est-ce pas là un indice de complexité ?

 

Comme phénomène complexe, l'émergence est irréductible aux concepts de superstructure, globalité, épiphénomène, mais entretient des rapports oscillatoires et incertains avec eux.

Les émergences sont des qualités directement en rapport avec le système dans sa globalité

(Le tout). Il existe aussi des qualités ou propriétés nouvelles qui apparaissent au niveau des parties : ce sont des micro-émergences. Les micro-émergences sont des qualités ou propriétés que les parties ou composants d'un système (un tout) présentent ou acquièrent au sein de ce système, et qui sont absentes ou virtuelles quand ces parties sont prises isolément ou en dehors de ce système. Ces qualités ou propriétés ne se présentent, ne s'acquièrent, ne se développent qu'au sein du système auquel appartiennent les parties en question.

(Cf.  E. Morin, op. cit., p. 108).

 

Les micro-émergences sont présentes dans presque toutes les organisations vivantes. Par exemple, " Le neutron acquiert des qualités de durée au sein du noyau ; les électrons acquièrent des qualités d'individualité sous l'effet organisationnel du principe d'exclusion de Pauli. La cellule crée des conditions du plein emploi de qualités moléculaires sous-utilisées à l'état isolé (catalyse).

 

Dans la société humaine, avec la constitution de la culture, les individus développent leurs aptitudes au langage, à l'artisanat, à l'art, c'est-à-dire que leurs qualités les individuelles les plus riches émergent au sein du système social ". (E. Morin, op. cit., p. 108).

 

Les rapports entre les macro-émergences - qui sont des émergences à proprement parler - et les micro-émergences sont de nature complexe, c'est-à-dire enchevêtrée.

Les enchevêtrements entre macro-émergences et micro-émergences nous font déboucher sur la notion complexe d'émergence d'émergences.

 

L'émergence est le lieu de manifestation de la complexité systémique. Celle-ci se manifeste notamment dans le fait que le tout possède des qualités / propriétés que les parties ne renferment pas prises isolément, et dans le fait que les parties possèdent des qualités / propriétés qui disparaissent sous l'effet des contraintes organisationnelles du système.

 

En termes systémiques, l'idée que le tout possède des qualités / propriétés que les parties ne renferment pas, prises isolément, se dit : " Le tout est plus que la somme des parties ".

" L'idée essentielle ici est que le système possède un degré de complexité plus grand que ses parties, autrement dit qu'il possède des propriétés irréductibles à celles de ses composants ".

(Ladrière, J.,"Système" (Epistémologie), in Encyclopædia Universalis, vol.15, Paris, E.U.F. éditeur, p. 686).

 

Et l'idée que les parties possèdent des qualités / propriétés qui disparaissent sous l'effet des contraintes organisationnelles du système se dit : " Le tout est moins que la somme des parties ". La complexité de la notion d'émergence nous enjoint de lier en une proposition complexe

(Unité multiple) les deux propositions. Nous avons du coup la proposition complexe suivante :

" Le tout est plus et moins que la somme des parties ".

 

Le tout est moins que la somme des parties, cela veut dire que " Un système fait subir des contraintes qui inhibent des potentialités qui sont dans chaque partie, ce qui s'opère en toute organisation, y compris sociale où les contraintes juridiques, politiques, militaires et autres font qu'il y a beaucoup de nos potentialités qui sont inhibées ou réprimées ".

(E. Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1982, nouvelle édition, 1991, p. 167 ).

 

L'expression " Le tout est moins que la somme des parties ", exprime l'idée que le système est en quelque sorte un carcan qui inhibe les parties, c'est-à-dire les empêche d'actualiser la plénitude de leurs virtualités. Considérons la société humaine, la culture et le langage humains. Ce sont des systèmes dans lesquels les individus trouvent et expriment leur liberté. Alors que la société est le lieu par excellence d'expression de la liberté, elle est aussi, à travers ses lois et ses interdits, le lieu où se déploient les contraintes les plus restrictives de l'expression de la liberté.

 

Le tout est plus que la somme des parties en ce sens que le système fait émerger des qualités qui n'existeraient pas dans cette organisation. Ces qualités sont émergentes, car elles sont constatables empiriquement, sans être déductibles logiquement des parties du système.

Ces qualités peuvent rétroagir sur les parties et les stimuler à exprimer leurs virtualités.

Ainsi, l'existence d'une culture, d'un langage, d'une éducation sont des qualités ou propriétés émergentes. Elles ne peuvent s'exprimer ou exister qu'au niveau du tout social. Ces propriétés reviennent sur les parties pour permettre le développement de l'intelligence des individus. D'où l'idée que " Non seulement le tout est plus que la somme des parties, c'est la partie qui est, dans et par le tout, plus que la partie ". (E. Morin , op. cit. , p. 111).

 

La notion systémique d'émergence comme l'idée cybernétique de rétroaction permettent de concevoir, en même temps que l'organisation, l'autonomie d'une organisation. L'émergence nous ouvre un nouvel horizon de pensée et d'action, celui d'une société dont l'organisation dépend de notre propre individualité en tant qu'elle est partie d'un tout (la société) en même tant qu'elle requiert une nouvelle intelligence de nos rapports sociaux, clé de la dynamique du système social. Enfin, l'importance de la notion d'émergence est de nous permettre " De mieux comprendre le sens profond de la proposition selon laquelle le tout est plus que la somme des parties... L'émergence nous ouvre une nouvelle intelligence du monde phénoménale ; elle nous propose un fil conducteur à travers les arborescences de la matière organisée ".

(E. Morin, La Méthode, TOME 1, NN, p. 111).

 

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