ORGANISACTION
Le terme "organisaction", signifie : "organisation active".
Ce néologisme a été forgé par Edgar Morin pour spécifier un type particulier d'organisation.
Comme l'indique son suffixe (action), l'organis-action fait appel à de l'action. Si on se réfère à l'histoire de l'Univers, on s'aperçoit qu'au commencement était l'action : c'est-à-dire des interactions (Cf. interaction). Or, le terme interactions induit l'idée de réactions (mécaniques et chimiques pour ce qui concerne notre Univers), de transactions (action d'échanges) et de rétroactions (Cf. rétroaction). Donc, l'organisation active nous aide à comprendre que des interactions, réactions, transactions et rétroactions ont généré les organisations fondamentales qui peuplent l'Univers, les atomes et les étoiles.
Par le concept d'organisaction , Edgar Morin veut nous faire comprendre que les milliards d'êtres qui peuplent l'Univers sont des organisations en activité permanente, et la différence qui existe entre ces êtres en activité permanente et d'autres organisations présentes dans notre Univers.
Considérons des objets comme une chaise, une table, etc.. Ce sont des organisations, des objets organisés. Ces objets organisés ont des caractéristiques des organisations en général.
Ce sont des organisations fixes, c'est-à-dire ne fournissant ni travail, ni transformation.
Or, il existe un certain nombre d'organisations opérant, en permanence, du travail, de la transformation, de la production. On trouve ces genres d'organisations dans le monde physique et biologique. Le soleil, les astres, un atome, une cellule vivante, un être humain sont des organisations. Mais ils ne sont pas des organisations au même titre que les autres organisations comme une chaise, une barre de fer, une machine artificielle, etc. Ils forment un type particulier d'organisation que l'on n'a pu nommer convenablement. Ils sont des organisactions , c'est-à-dire des organisations actives.
On peut, on doit se demander en quoi ces organisations (soleils, astres, atomes, cellules vivantes, êtres humains) sont actives. Elles sont actives en ce qu'elles recourent constamment au travail, ce qui suppose une certaine dépense d'énergie. Elles recourent à une certaine praxis (Cf. praxis, dans la suite du lexique).
Ces organisations font de la production-de-soi. Le mot production, qui est d'ailleurs particulièrement traité dans ce lexique, est à prendre ici dans son sens originel du latin
pro -ducere, c'est-à-dire conduire à l'être ou à l'existence.
Prenons une machine, une automobile, par exemple ; elle est produite à partir d'un certain nombre de pièces détachées. Fabriquer une automobile, c'est conduire ces pièces détachées à l'être, c'est donner de l'être à des pièces détachées, c'est donner de l'existence à ces pièces, en les transformant en automobile. Et cette production exige de l'énergie, du mouvement, donc du travail. Donc, les organisactions requièrent en permanence et simultanément du travail, de la production et de la transformation. L'exemple de l'automobile en dit long sur la transformation. Des pièces détachées à l'automobile, il y a évidemment une transformation qui s'opère. Et dans la transformation, il y a travail et production. Ces concepts sont étroitement liés entre eux. Il suffit d'en isoler un ou de le concevoir isolément pour que l'explication de la notion d'organisaction devienne brumeuse, obscure et confuse.
Enfin, il y a l'idée de la production-de-soi dans l'organisaction. Par production-de-soi Edgar Morin veut dire que l'organisation s'auto-produit. L'idée d'auto-production ou de production-de-soi (Cf. production-de-soi dans ce lexique) nous conduit à la notion de machine, et à la différence entre machine naturelle et machine artificielle (Cf. Machine / être-machine).
Contrairement aux machines artificielles auxquelles l'homme impose un programme de l'extérieur, la machine naturelle est capable de se reproduire. L'exemple du tourbillon peut nous aider à comprendre cette idée. Un tourbillon (aérien ou aquatique) est une sorte de moteur naturel. C'est un moteur sauvage qui, dans sa stabilité s'auto-génère sans cesse.
Le tourbillon se maintient grâce à un processus de retour sur lui-même (Cf. récursion / principe de récursivité) qui lui permet de se régénérer sans cesse. Si les conditions extérieures changent, le tourbillon se disloque. Il doit être constamment en activité pour ne pas se disloquer.
Le tourbillon est donc production-de-soi. Il se nourrit de lui-même. Il se nourrit de son soi
(Cf. soi ). Le processus par lequel le tourbillon est maintenu est produit par le tourbillon lui-même. Le tourbillon est donc un modèle d'organisaction (organisation active) très élucidant.
Il en va de même du soleil, que l'on peut aussi considérer comme une machine naturelle ou un moteur sauvage. Notre soleil s'auto-produit sans cesse, entre implosion et explosion. Il vit de sa propre substance, de l'énergie accumulée pendant de milliards d'années. Il ne reçoit rien de son environnement. IL s'auto-genère sans cesse. Il est feu, vit de feu et produit du feu. Il produit son soi de manière ininterrompue. Par contre il en va tout autrement des machines artificielles. Celles-ci ne sont que très partiellement actives et ne s'auto-produisent pas de manière permanente. Elles peuvent cesser de fonctionner pour redémarrer en temps voulu par leur créateur. Elles ne sont que très partiellement et très improprement actives. Car, pour être intégralement active, une organisation doit être un être-machine intégralement (Cf. être-machine).
Le soleil est l'une des plus anciennes machines naturelles, l'un des plus anciens moteurs sauvages se maintenant dans une indépendance absolue. Il peut être considéré, avec les tourbillons, comme un modèle par excellence d'organisation active.
Le concept d'organisaction donne une vision nouvelle et différente de l'organisation. Il permet à la fois d'originer la notion d'organisation, de spécifier la nature des êtres-machines, de les démarquer d'avec les autres machines, qui ne sont, en réalité que des simulacres de machines, et, en fin de compte de souligner le fait majeur de la physis (Cf. physis).
La notion d'organisaction nous révèle que "tout est turbulences, flux, flammes, collisions, dans le soleil. Tout est en action sous le soleil. La terre tourne, se convulse, craquelle, durcit, mollit, s'humecte, se dessèche, les fonds marins deviennent montagnes, les montagnes arasées deviennent fonds marins ; La surface est arrosée, irriguée d'eaux courantes, ceinturée de vents ascendants, descendants, tourbillonnants, et toute vie qui s'immobilise, sur cette terre, devient cadavre. Donc le fait majeur et fondamental de la physis est, non pas seulement l'idée d'organisation, mais l'idée d'organisation active. Les systèmes en repos ou fixes sont seconds et secondaires. Cela signifie que l'action a créé de l'organisation qui crée de l'action.
Cela signifie que des interactions, transformations, générations se font dans l'organisation, par l'organisation et constituent cette organisation. Cela signifie que les procès sauvages de genèse se transforment en procès organisationnels de production ".
(Cf. E. Morin, La Méthode, Tome.1. La nature de la nature, pp. 155-156).