PRODUCTION / PRODUIRE
Ce mot dérive du verbe latin «producere», qui signifie étymologiquement conduire à l'être ou à l'existence, amener en avant, faire avancer, étendre,... Le terme latin «producere», comprend deux parties : le radical " Ducere ", signifiant " Conduire ", et le préfixe accompagnateur " Pro ", qui détermine ici le sens de la conduite, de sorte que «pro» et «ducere», signifient «ensemble, conduire en avant».
Comme le préfixe " pro ", comporte une dimension existentielle, le concept " pro-ducere ", est un concept génésique (ou de genèse) génératif. Il concerne principalement l'Univers des actions sauvages, lequel est aussi celui des productions sauvages, " Où les interactions de rencontre créent, en créant de l'organisation, de l'être et de l'existence. Mais il concerne aussi, dans un sens, les productions artificielles comme la fabrication des automobiles.
En effet, la machine artificielle donne de l'être ou de l'existence à certains objets grâce à ses compétences. Ainsi, à partir des pièces détachées, la machine artificielle conduit ou donne de l'existence et de l'être à l'automobile. " Or ce terme de production s'est considérablement affaibli dans nos machines artificielles, bien que conçues essentiellement pour produire et asservies à la productivité. Ainsi ces machines produisent du mouvement en transformant des énergies chimiques, électriques, atomiques, etc., en énergie mécanique et ce sont des moteurs ; elles produisent des performances c'est-à-dire des actions ayant forme précise et finalisée, générées en vertu d'une compétence ; elles produisent des choses "
(M.I., p. 158 ).
Aussi l'admiration que nous vouons parfois somnambuliquement aux productions industrielles n'est pas pure fantaisie ou simple fantasme. Nos machines artificielles méritent que l'on admire leurs performances. Nul (ou presque) n'ignore à quel point ces machines nous sont utiles.
Elles produisent en grande quantité ce dont nous avons besoin et que nous ne pouvons obtenir facilement/rapidement par nos aptitudes individuelles ou collectives : produits pharmaceutiques, produits ménagers, produits alimentaires, vêtements, voitures, etc.
Par la production massive des produits standardisés, elles nous aident à vivre de manière un tant soit peu confortable. Avec l'avènement de l'informatique, elles nous offrent la possibilité d'assurer à notre existence, à nos cultures, aux divers patrimoines de l'humanité et aux écosystèmes leur variabilité et durabilité.
Seulement, voilà, " Toutes ces productions sont rétrécies, soit à la fabrication répétitive de biens matériels, soit à la génération de mouvement ou de performances. L'idée de production, devenue prisonnière de sa connotation techno-économique, est devenue antinomique à l'idée de création. Or il faut restituer au terme de production son sens plein et divers. Produire qui signifie fondamentalement conduire à l'être ou à l'existence, peut signifier alternativement ou simultanément : causer, déterminer, être la source de, engendrer, créer ". (Ibid., p. 158 ).
Bien qu'elles comportent une certaine dimension génésique, nos machines artificielles ne sont que très improprement productrices, elles ne sont pas à proprement parler créatrices.
Elles ne créent ni n'engendrent rien.
Elles sont plutôt fabricatrices de produits standardisés. Ce qui prédomine dans leur action, c'est la répétition, la copie du modèle ou sa reproduction à partir d'un programme.
Aussi l'idée de production, pensée à partir de nos machines artificielles, est amputée, c'est-à-dire rétrécie dans son sens cybernétique. Elle ne comporte qu'un pôle du concept de production : le pôle reproducteur, transcripteur. De l'idée de production, elle ne révèle que l'aspect programmatique.
Or le terme de production dans son sens matriciel, c'est-à-dire premier, doit comporter deux aspects, deux pôles à la fois opposés et liés : Le pôle créateur et copieur. Le terme de production doit comporter en priorité " Le caractère génésique des interactions créatrices. Ainsi les étoiles et les êtres vivants sont des êtres poïetiques (...) : ils produisent de l'être et de l'existence à partir de matériaux bruts. La génération d'un être par un autre être est la forme biologique accomplie de la poïesis ". M.I., p. 158 ).
Aussi l'idée de production au sens morinien «ne peut être seulement identifiée à l'idée industrielle de fabrication standard », elle ne doit pas être forgée à partir de nos préjugés habituels, de nos conceptions coutumières. L'idée de production, telle que conçue et rénovée par E. Morin, doit être pensée dans son sens originel, archaïque. Elle doit être sentie dans son surgissement premier, génésique, matriciel, ontologique.
" L'idée de production doit prendre racine en celles de genèse et de générativité. Ce n'est que dans des formes dérivées qu'elle dégénère, c'est-à-dire, littéralement, cesse d'être générative, pour n'être que fabricative ".
(Ibid., p. 158 ).
En résumé, la rénovation de l'idée de production qu'introduit E. Morin transforme le paysage sémantique de la notion de production. Elle nous aide d'abord à penser la notion de production dans sa radicalité, c'est-à-dire dans son sens génératif ou archaïque. Ensuite, elle introduit dans le profil épistémologique de ce concept un retournement praxique, autrement dit, un renversement de perspective inédite : plutôt que de donner la prépondérance à son acception cybernétique é laquelle nous sommes habitués, E. Morin nous incite à penser le concept de production dans sa générativité.
De la sorte, plutôt que de monopoliser indûment le cadre conceptuel de la notion de production, la machine artificielle occupera de manière convenante la place qui lui revient : la forme tardive et dégradée de la machine naturelle.