RATIONALISATION
Enfermement de la réalité dans l'ordre et la cohérence d'un système, en lui interdisant tout débordement hors du système. Justification d'une théorie par la mise en avant d'un brevet de rationalité. La rationalisation est la construction d'une vision cohérente, totalisante de l'Univers, à partir des données partielles, d'une vision partielle ou d'un principe unique.
(Science avec conscience, 1990, p. 145 ).
"Ainsi, la vision d'un seul aspect des choses (rendement, efficacité), l'explication en fonction d'un facteur unique (l'économique ou le politique), la croyance que les maux de l'humanité sont dus à une seule cause et un seul type d'agents, constituent autant de rationalisations. La rationalisation peut, à partir d'une proposition de départ totalement absurde ou fantasmatique, édifier une construction logique et en déduire toutes les conséquences pratiques". (Ibidem).
La Scolastique médiévale est un exemple de rationalisation qui empêchait tout recours à l'expérience ; car, selon elle ou bien l'expérience confirmait l'idée et elle était inutile ou bien elle la contredisait et elle était erronée. Le développement des techniques et de la vision rationaliste du monde, le développement des idéologies et des processus qui éliminent tout ce qui, dans le réel, leur est irréductible, sont autant des formes de rationalisation. L'économisme a toujours été, et reste encore aujourd'hui une idéologie rationalisatrice, car, comme on le sait, l'économisme fonde tout sur le principe d'économie - efficacité ; et tout ce qui ne répond pas à ce principe est considéré comme scorie, déviance, incongruité. L'économisme, en fait, c'est la tendance à tout expliquer en fonction des intérêts économiques : " Par exemple, on a pu expliquer les camps d'extermination hitlériens par le souci qu'avaient les grandes firmes industrielles allemandes de faire du savon bon marché avec de la graisse des déportés ".
(E. Morin, Science avec conscience, 1990, p. 148).
Aujourd'hui le développement économico-techno-bureaucratique des sociétés occidentales tend
à instituer une rationalisation, on ne peut plus, " Instrumentale", (Habermas), où efficacité et rendement semblent apporter l'accomplissement de la rationalité sociale.
Pourtant les efforts théoriques de l'école de Francfort (Cf. Herbert Marcuse, Habermas, Adorno, Horkheimer, etc.) nous montrent aujourd' hui les méfaits d'une telle conception : régression de l'auto-réflexion, de la rationalité communicationnelle, asservissement croissant des hommes au profit des entités anonymes, etc. De plus, les sociétés industrielles se définissent généralement comme des sociétés rationnelles par rapport aux autres sociétés considérées comme infra-rationnelles. Ainsi, sont considérés comme libres, les hommes dotés de raison.
Le statut «d'homo sapiens», devient, du coup, le déterminant du droit à la liberté, aux droits civiques. La rationalité industrielle (qui, en fait, est la forme la plus blâmée et dégradée de rationalisation), selon Georges Friedmann, considère le travailleur comme une force physique de travail, et gomme, ipso facto, son statut de personne humaine. D'où la tendance toujours poussée à une décomposition physique et mécanique des gestes efficaces et des tâches du travailleur, suivie d'une quasi-totale ignorance volontaire et systématique du travailleur en tant que personne humaine dotée des facteurs irrationnels comme le plaisir, le déplaisir, le désir, etc.
Les conséquences de cette rationalité est, entre autres, le travail parcellaire, la baisse du rendement, etc.
De nos jours, la rationalisation court en filigrane (par camouflage ?) Dans les processus d'industrialisation, d'urbanisation, pire, de bureaucratisation techno-scientifique.
Ceux-ci se présentent comme des techniques de manipulation sociale, de manipulation des individus traités en choses au profit des principes d'ordre, d'économie, d'efficacité, etc.
La rationalité industrielle serait alors une forme dégradée de rationalité, et, donc, une rationalisation pure et simple. La rationalité industrielle est technicienne, et la rationalité technicienne est, selon les mots de Martin Heidegger, de " L'arraisonnement ", par le fait qu'elle débouche sur de la violence et de la manipulation.
(Cf. Martin Heidegger, Essais et Conférences,...).
La rationalisation, selon les tenants de l'école de Francfort (Marcuse, Horkheimer, Adorno, Habermas, etc.), est une sorte de rationalisme. Seulement, faut-il encore ajouter, ce rationalisme est ivre.
Il est dénommé par Gaston Bachelard (Cf. Essai sur la connaissance approchée) un rationalisme électrique, c'est-à-dire, selon les propres mots de G. Bachelard,
" Cette démonstration complémentaire qui n'élimine pas le réalisme ou l'analogie qui fausse ".
(Ibidem).
Par-là, Bachelard reconnaît le danger du rationalisme, qui est de vouloir, coûte que coûte, s'ériger en modèle universel, oubliant " qu'un rationalisme de l'universel finira d'ailleurs- cruelle déchéance- par se perdre dans l'idéalisme, puis peu à peu, dans le solipsisme ". (Ibidem).
La rationalisation, selon Bachelard, est un rationalisme amplifié. Et plus le rationalisme s'amplifie, se généralise, plus il se perd et s'évanouit, plus il mord et se mord.
Le rationalisme électrique pêche par excès. C'est un rationalisme qui embrasse trop.
Et, lamentable ironie, qui trop embrasse mal étreinte et ne retient plus que lui-même.
Ainsi, Bachelard s'attaque contre la géométrisation de la matière, contre la théorie de la conservation et de la permanence de Descartes et Meyerson, qu'il désavoue au nom de la physique probabiliste de l'énergie et de l'électron.
(Cf. François Dagognet, Bachelard )
Au rationalisme électrique, qui, en fait, est une rationalisation, Bachelard oppose un rationalisme de l'application et de la différenciation, c'est-à-dire un rationalisme qui ne cesse pas de risquer la raison dans les problématiques, un rationalisme qui ne coupe pas la raison de l'univers qu'elle promeut et multiplie. Par-là, Bachelard défend une épistémologie de la pluralité des
" rationalismes régionaux ", à la fine pointe de détails et des précisions, et, pour briser cette rationalisation (qu'il définit comme un système fermé qui fonctionne par ses seules ressources, dans le définitif et l'intemporel), il propose un rationalisme ouvert, c'est-à-dire qui repose sur l'aphorisme : " Rien ne demeure, tout doit être rectifié et déformé, il faut réassurer les fondements, les expériences et les applications renouvelées ".
Le rationalisme ouvert est un adjuvant contre la rationalisation ; il met en garde contre les certitudes / assurances rigides ; elle dénonce l'autoritarisme du maître, l'omniscience du pédant.
De son côté, Habermas propose, pour briser la rationalisation, le désaveu de l'agir instrumental au profit de l'agir argumentatif et communicationnel.
Edgar Morin propose comme garde-fou qui permettrait au rationalisme de résister à la
dégradation de la rationalisation, la raison complexe, c'est-à-dire " Une raison qui ne conçoit plus en opposition absolue, mais en opposition relative, c'est-à-dire aussi en complémentarité, en communications, en échange des termes jusqu'alors antinomiques : Intelligence et affectivité ; raison et déraison, raison et désir. «Homo», n'est pas seulement «Sapiens», mais (simultanément ) " sapiens / demens ". (E. Morin, op cit.., p. 156).
Rationalité et rationalisation procèdent du même mouvement et visent le même but : Le besoin de trouver la cohésion dans l'Univers. " Mais la rationalisation a tendance à vouloir enfermer l'Univers dans une cohérence logique pauvre ou artificielle, de toute façon insuffisante ".
(Ibidem, p. 158).
La rationalisation est, en quelque sorte, la raison devenue déraisonnable, c'est-à-dire, en fait la raison devenue son propre ennemi.
Donc, on peut penser que " Le véritable ennemi de la raison est à l'intérieur de la raison elle-même et que le poison a la même source que le remède ". ( Ibidem).
La rationalisation, c'est donc la raison close, par opposition à la raison complexe.
C'est une raison close qui repose sur " Une logique close et démentielle qui croit pouvoir s'appliquer sur le réel, et quand le réel refuse de s'appliquer à cette logique, on le nie ou bien
on lui met des forceps pour qu'il obéisse, et c'est le système du camp de concentration ".
(E. Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1982, nlle édition, Seuil, 1990, p. 104).