RÉCURSIVITÉ (principe de récursion organisationnelle)
" Le principe d'organisation récursive est l'organisation dont les effets et les produits sont nécessaires à sa propre causation et sa propre production ".
(E. Morin, Science avec consience, Paris, Fayard, 1982, nouvelle édition remaniée, 1990, p169).
Un processus est dit récursif lorsque ce qui en sort (produit) ou est causé revient influencer ce qui en est la cause ou l'engendre. (La boucle trophique nous donne un exemple de récursion organisationnelle).
Récursion et rétroaction procèdent du même principe (la boucle) mais sont différents.
Le processus récursif porte la rétroaction dans ses flancs, alors que la rétroaction n'est pas nécessairement récursive. La rétroaction ou feed-back est un concept d'origine cybernétique qui rend compte du mécanisme qui intervient lorsque la grandeur de sortie d'un système cybernétique réagit sur la grandeur d'entrée selon un processus de bouclage. En termes biochimiques, le feed-back est " L'action en retour exercée par un mécanisme biochimique sur lui-même et qui assure son autorégulation ".
(Le Dictionnaire de notre temps, Paris, Hachette, 1988, p. 1305 ).
Aujourd'hui, le feed-back est en action presque partout dans les sociétés humaines.
Il conditionne toute action humaine. Il ne faudrait pas confondre le processus rétroactif qui est centré sur la notion de boucle et la causalité classique linéaire qui repose sur une logique de cause à effet. Dans la rétroaction, la relation de cause à effet cesse d'être linéaire. Le feed-back a deux actions : positive et négative. Le feed-back positif est l'amplification cumulative ou exponentielle d'une tendance qui devient du coup une déviance.
Un exemple : en économie, lorsque la demande sur le marché s'amplifie excessivement, il se crée un déséquilibre entre l'offre et la demande globale des biens et des services disponibles qui se traduit, en principe par une hausse des prix généralisée.
Le feed-back négatif est la compensation de la grandeur d'entrée par l'effet de la rétroaction.
Un exemple : Généralement quand il fait froid, le moteur de véhicule fonctionne bien.
Cela est dû au fait que le chauffage du moteur qui a tendance à s'amplifier (feed-back positif) rencontre l'action contraire de la température ambiante qui, par rétroaction annule la déviance constituée par le chauffage du moteur. D'où d'ailleurs la tendance à refroidir le moteur lorsqu'il fonctionne sous une température ambiante élevée.
Avec l'idée de rétroaction, la cybernétique a enrichi l'idée de causalité et de finalité qui sont devenues du coup des processus complexes. Mais n'oublions pas que cet enrichissement s'est payé par la réduction de tout ce qui est humain, social, biologique à la logique unidimensionnelle des machines artificielles. On peut facilement confondre la récursion avec la rétroaction, ce qui serait une erreur. La rétroaction ou feed-back est une notion qui apparaît chez le mathématicien américain Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, pour identifier, on vient de le dire, un processus dont l'effet revient de façon causale sur la cause qui le produit.
Seulement, remarque Von Foerster, la cybernétique wienerienne n'a pas conçu l'idée récursive comme centre nerveux des processus auto-organisateurs (ou vivants).
L'idée de récursion, loin de remplacer l'idée de rétroaction, vient l'ensoleiller et lui donner compos. Elle lui donne plus qu'un fondement organisationnel, et apporte une dimension logique tout à fait fondamentale à l'organisation active. La récursion est régénérative, productrice-de-soi, réorganisatrice.
Dans le processus récursif, l'effet est nécessaire à la production de sa cause. Il devient en quelque sorte le processus causal par rétroaction.
Dans la rétroaction, l'effet modifie la cause sans être nécessaire à sa propre causation.
Du reste l'émergence de la rétroaction au cœur de la cybernétique a crée son isolement dans la machine artificielle. Ce qui fausse toute la dynamique du processus.
En effet, l'idée de récursion, en termes de praxis organisationnelle, signifie production-de-soi, régénération. La récursion est le fondement logique de la générativité. Autrement dit, récursivité, générativité, production-de-soi, régénération, réorganisation sont autant d'aspects du même phénomène central.
Par exemple, la stabilité d'un tourbillon (aérien ou aquatique) est assurée par un processus de retour du flux tourbillonnaire sur lui-même, ce qui lui permet de se régénérer sans cesse.
Si les conditions extérieures sont bonnes, le tourbillon se maintient. Si les conditions extérieures changent, il se disloque. Le processus de retour du flux qui constitue le tourbillon est un processus récursif, en ce sens que le point de départ de la boucle, sa cause, se confond avec son effet final. De sorte que le mécanisme qui enclenche le commencement est celui-là même qui constitue l'effet et, sans trêve, le re-départ du processus.
On voit bien, pendant le déroulement du tourbillon, que le principe causateur du processus devient, au moment du bouclage (principe final), le point de départ d'un autre processus en boucle, et, ainsi de suite, jusqu'à ce que le processus se disloque. Il n'y a pas, pendant le déroulement du tourbillon, de moment de rupture entre la cause et l'effet, entre le commencement et la fin, comme cela se passe dans un processus rétroactif.
Dans la pensée complexe, l'organisation récursive est centrale tandis que la rétroaction lui est satellite et dérivée. " L'idée de récursion renforce et éclaire l'idée de totalité active.
Elle signifie que rien isolément n'est génératif (même pas un programme) ; c'est le processus dans sa totalité qui est génératif à condition qu'il se boucle sur lui-même. En même temps l'action totale dépend de celle de chaque moment ou élément particulier, ce qui dissipe toute idée brumeuse ou mystique de la totalité ".
(Id. La Méthode, Tome 1 NN., p 186 )
De plus, le processus récursif nous permet de comprendre que notre individualité est centrale et fondatrice de l'organisation sociale. Tout ce qui est auto-organisateur se fonde sur le dynamisme récursif. L'idée de dynamisme nous aide à concevoir la boucle récursive comme recommencement, réitération, répétition.
L'organisation récursive donne sens et rend non absurde l'idée que le produit coproduit son producteur. Prenons l'exemple de l'entreprise : elle produit des choses et des services qui, dans une vision hétéro-productive sont des purs effets n'ayant rien à voir avec sa propre production.
En focalisant le regard sur une vision complexe, on s'aperçoit que les choses et services produits par l'entreprise sont nécessaires à son auto-production.
Cela veut dire qu'en produisant les choses et les services, l'entreprise produit tous les éléments nécessaires à sa propre organisation.
Donc, " En organisant la production d'objets et de services, elle s'auto-organise, s'auto-entretient, si nécessaire s'auto-répare, et si les choses Vont bien s'auto-développe en développant sa production. Son auto-production est nécessaire à la production des objets, la production des objets est nécessaire à son auto-production ".
(Id., Introduction à la pensée complexe, p 114 ).
Il apparaît dans cet exemple trois causalités enchevêtrées : d'abord linéaire, qui consiste à voir les choses et services produits par l'entreprise comme des purs effets qui, une fois produits, n'ont plus aucun rapport avec l'organisation de l'entreprise. Cette vision est hétéro-productive. Elle est trop carencée, en ce sens qu'elle supprime le lien nécessaire qui existe entre la cause et l'effet, dont l'importance peut se révéler déterminante à un moment ou à un autre du processus d'organisation. Ensuite, on voit une causalité circulaire rétroactive : " Une entreprise a besoin d'être régulée.
Elle doit effectuer sa production en fonction des besoins extérieurs, de sa force de travail et de ses capacités énergétiques internes.
Or nous savons - depuis quarante ans environ, grâce à la cybernétique - que l'effet (vente ou mévente) peut rétroagir pour stimuler ou faire régresser la production d'objets et de services dans l'entreprise.
Troisième angle : la causalité récursive. Dans le processus récursif, les effets et les produits sont nécessaires au processus qui les génère. Le produit est producteur de ce qui le produit.
Ces trois causalités se retrouvent à tous les niveaux d'organisations complexes.
La société, par exemple, est produite par les interactions entre les individus qui la constituent. La Société elle-même comme un tout organisé et organisateur, rétroagit pour produire les individus par l'éducation, le langage, l'école. Ainsi les individus, dans leurs interactions, produisent la société, laquelle produit les individus qui la produisent. Cela se fait dans un circuit spiral à travers l'évolution historique.
" Cette compréhension de la complexité nécessite un changement assez profond de nos structures mentales. Le risque, si de ce changement de structures mentales ne se produit, serait d'aller vers la pure confusion ou le refus des problèmes.
Il n y a pas d'un côté l'individu, de l'autre la Société, d'un côté l'espèce, de l'autre les individus, d'un côté l'entreprise avec son diagramme, son programme de production, ses études de marché, de l'autre ses problèmes de relations humaines, de personnel, de relations publiques.
Les deux processus sont inséparables et interdépendants ".
(Ibidem, pp 115-116 ).
La récursion organisationnelle montre qu'on ne peut pas ponctuer par la hiérarchie de la cause et de l'effet ou de la figure et du fond, les dispositifs circulaires comme l'individu et la société, l'individu et l'espèce, l'entreprise et le marché, l'organisme et l'environnement, etc. Le champ social est la méta-boucle, fertile en boucles récursives, sans laquelle nulle humanité ne pourrait subsister
( Cf Daniel Bougnoux, " Le complexe d'Edgar ", in Arguments pour une méthode (autour d'Edgar Morin), colloque de Cerisy, Paris, Seuil, 1990, p 27 ).