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ANTHROPOLITIQUE

 Concept issu du préfixe grec "anthropos", signifiant "homme", combiné avec le radical "polis", du grec "cité".

 L'anthropolitique est l'organisation de la cité centrée sur l'homme, les valeurs humaines comme la liberté, la justice, etc.  

Ce concept a été forgé par Edgar Morin pour exprimer l'idée d'une politique-de-l'homme-dans-le-monde ou une politique à visage humain.

 Pour Edgar Morin, la politique s'occupe d'abord des affaires humaines. Elle a pour centre d'intérêt "l'homme-en-devenir-dans-le-monde". 

On peut, dans une première approche, considérer l'anthropolitique comme l'expression compressée de l'anthropologie politique. Ce qui nous fait penser à l'œuvre de Lévi-Strauss lorsqu'elle place au cœur de l'anthropologie politique les bouleversements historiques. 

Effectivement, toute anthropologie a une dimension politique. Cette idée est d'autant plus évidente qu'on peut lui trouver quelque confirmation dans l'anthropologie « appliquée » (une des formes de l'anthropologie politique) en passe de généralisation à l'époque dite coloniale.

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les connaissances anthropologiques étaient utilisées comme expédient pour maintenir efficacement la tutelle des administrations coloniales.  

L'anthropologie politique désigne un courant de recherche qui s'est développé vers 1940, date à laquelle a paru l'ouvrage des Anglais Meyer Fortes et Edward Evans-Pritchard, « African Political systems ». Une première tentative de classement des systèmes politiques primitifs y trouve son expression. Et la même année, Evans-Pritchard publie son livre sur «les Nuers », une population nilotique du Soudan, dont il décrit l'organisation sociale comme un état « D'anarchie ordonnée ». De nombreux anthropologues anglais s'inspireront de cette approche qui donne une place prioritaire aux phénomènes de dynamisme. Parmi eux, on peut citer Edmund Leach. Ce dernier considère l'approche anthropologique qui fait apparaître toute société primitive comme un ensemble harmonieusement équilibré comme une «illusion fonctionnaliste » due aux conditions de travail de l'anthropologue. "Séjournant dans une population pour un an ou deux au maximum, ce dernier n'a le temps de prendre ni connaissance du passé ni des aspects cachés et conflictuels de la société qu'il étudie. Aussi est-il amené, pour masquer les lacunes de son information, à insister sur les considérations d'équilibre et à valoriser les formes de solidarité " (Cf. L'anthropologie, coll. «edma », Paris, Charles-Henri Favrod, 1977, pp. 33-34 ).  

S'opposant vigoureusement aux conceptions anthropologiques qui présentent les sociétés primitives comme des sociétés sans histoire, Leach insiste sur l'instabilité des équilibres socio-politiques. Il cherche à faire ressortir le dynamisme inhérent aux structures sociales. Pour cette raison, sa démarche est qualifiée de dynamiste.  

L'anthropolitique ou politique-de-l'homme-en-devenir-dans-le-monde naquit au XVIIIeme   siècle, avec "l'humanisme démocratique" de la Révolution française. Cette dernière mettait au premier plan de toute politique le bonheur et la prospérité de l'homme, " frappant ainsi d'insuffisance les politiques antécédentes, traditionnellement vouées au bon gouvernement, à l'ordre social, à l'équilibre"
(Cf. E.Morin, Introduction à une politique de l'homme, Paris, "Points"- Seuil, 1965, p.9).

Puis vint au XIXeme siècle l'anthropologie marxienne se voulant radicalement révolutionnaire, englobant encore plus le problème humain, et frappant, de ce fait, d'insuffisance l'humanisme démocratique de la Révolution française. Or, au premier quart du XXeme siècle l'anthropologie marxienne qui se voulait totalement humaine et radicalement révolutionnaire se révéla humainement totalisante et radicalement insuffisante. L'anthropologie marxienne n'était pas seulement restrictive (par le fait qu'elle n'entrevoyait rien en dehors de l'homo faber ) ; elle se révéla rationnellement débile, car privée de tout substrat de testabilité. Dès lors, la politique entra en crise, une crise radicale exigeant une révolution radicale. 

C'est du côté de la science et de la technique que l'on espérait entendre sonner le glas de la politique en crise. A la fin de la première moitié du vingtième siècle (à partir des années 40 ), la politique commença à se vider de plus en plus de sa substance, puisque tout commença de plus en plus à y rentrer. Une constitution de la " politique-de-l'homme-en-devenir-dans-le-mond e" commença à prendre forme. Cette constitution s'est fait "d'abord économique et sociale ", élevant à la hauteur des fins politiques la production et la distribution des biens, la prospérité, le bien-être. Le Welfare state est le couronnement d'une évolution qui substitue une politique - providence à une politique gendarme. La politique-providence étend continûment son domaine : elle couvre d'assurances de plus en plus multiples la vie humaine, elle tend à envelopper "travail, loisirs et culture." (Cf. E. Morin, op. cit., p.10). 

On voit à quel point la politique envahie devient elle-même envahissante. Elle étend à l'échelle humaine globale. Mais cette extension ne suffit pas encore pour juguler la crise dont elle est frappée, car elle (cette extension) comporte des ambiguïtés qu' E.Morin n'a pas manqué de souligner, comme on peut le constater dans ce qui suit :"Cette politique qui étend ses réseaux dans de multiples dimensions, et tend à recouvrir progressivement la globalité de l'être humain, peut être totalisante ou totalitaire, (...), elle peut être au service de la révolution ou d'un conservatisme évolutionniste ".(Ibidem, pp.10-11).

 Néanmoins, elle remplace "l'ancienne politique stricto sensu. Elle est déjà politique-de-l'homme-dans-la-société" (ibidem ). 

Le néologisme morinien (anthropolitique ) souligne la nécessité d'élargir le champ du politique : à l'échelle socioculturelle, nationale, et, surtout mondiale (planétaire ). Plus que cela, l'anthropolitique ne met pas seulement en relief l'incontournabilité de la  question de l'extension du politique aux horizons planétaires, mais ébauche un balisage conceptuel de cette extension.  

Ainsi donc, la constitution d'une politique-de-l'homme-dans-la-société ou anthropolitique se traduit, chez E.Morin, en termes de constitution d'une politique multidimensionnelle. Dès lors, l'envahissement de la politique par les ingrédients naguère étrangers à elle, se transforme en une demande : la demande d'intégration.  

La politique devrait désormais intégrer les problèmes fondamentaux de la vie que E. Morin exprime en termes de "champs bio-politiques du vivre et du survivre", "champs éco-politiques" et "champs socio-politiques". On peut citer, dans la première catégorie, les problèmes de vie ou mort de l'humanité (surgissant avec la menace atomique et la menace de guerre mondiale), de faim, de natalité et de mortalité, de santé  (qui surgissent avec l'irruption du Tiers-Monde sur la scène mondiale) ; dans la deuxième catégorie "la détermination et l'orientation de la croissance économique  (planification)", la protection et la sauvegarde  de la bio- et de l'éco-sphère ; dans la troisième catégorie l'assistance économico-sociale aux individus (protections et assurances travail, maladie, vieillesse, mort ), éducation, culture, loisirs, ébauche d'une politique des besoins.

Pour Edgar Morin, la politique doit être avant tout une anthropolitique, au sens indiqué ci-dessus; elle devrait même dépasser cette dimension pour devenir intrinsèquement l'anthropo-bio-éthique, c'est-à-dire une anthropologie qui défend avant tout les valeurs de la vie. Une telle anthropologie "a besoin d'une science de la vie et d'une politique de la vie"
(E. Morin, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p.432).

L'anthropologie et la sociologie ont besoin d'inscrire au cœur du problème humain et social la problématique vivante, parce que les problèmes anthropo-sociaux portent en leur noyau les problèmes de la vie. Il est donc nécessaire de restituer à l'anthropo-sociologie sa dimension biologique propre, sans laquelle nos problèmes anthropo-sociaux deviendraient simplement artificiels (Cf. E.Morin, Ibidem.)

La politique dont la tâche principale est la gestion des affaires humaines devrait reposer sur une certaine image de l'homme, sur un certain idéal humain. Toute politique qui renvoie la vie au privé et secondarise l'homme est asservissante et manipulatrice.

En résumé, disons que l'anthropolitique est un concept qui pose de manière nouvelle et radicale un vieux problème, celui du "politique".

L'anthropolitique, non seulement met en évidence la dimension humaine et le sens multidimensionnel de la politique, mais aussi, et surtout radicalise cette dimension. L'anthropolitique essaie de penser la politique comme phénomène humain global et multidimensionnel (au sens de François Perroux)  (Cf. E.Morin, op.cit., p.12).

L'anthropolitique est le support théorique de la constitution d'une politique du développement de l'être humain.

Comme on le sait la plupart de problèmes politiques passés et actuels sont posés à travers le concept de développement.

Edgar Morin ne conteste pas cette problématisation, mais critique seulement sa tendance à la stagnation. En effet, "la politique aujourd'hui tend à s'ordonner selon une ligne vectorielle qui est celle du développement.

Certes, une politique du développement de l'homme ne s'est pas encore dessinée (...), on n'en voit que des fragments, des schémas abstraits : ainsi la notion de sous-développement est un premier fragment, insuffisant parce que économistique, incorrect par la philosophie statique et satisfaite du développement qui l'encadre.

Ceci dit, le terme grossier de sous-développement (né d'une pensée anthropologique sous-développée ) a l'avantage de poser implicitement le développement comme concept cardinal de la politique.

Il reste à formuler le développement, à faire éclater sa guangue économistique (...).

"Ainsi une politique du développement de l'homme dans le monde est en gestation à partir de la notion (qui devra être niée, dépassée, fossilisée) de sous-développement. (...) ". (Ibidem, p.12).

L'anthropolitique permet d'élargir l'horizon de la pensée politique à l'humanité, conçue comme un tout planétaire, dans son mouvement d'un passé à un avenir. (Ibidem , p.13).

En posant  le problème de l'homme comme problème radical de la politique, l'anthropolitique pose implicitement le problème du devenir de l'homme, et de sa relation au monde. Dès lors, le problème de la politique de l'homme peut se poser en termes de "problématique du devenir de l'homme dans le monde. D'où l'idée que l'anthropolitique est tendanciellement une anthropo-cosmopolitique. "L'anthropolitique est intrinsèquement liée à une cosmo-politique. Les politiques internationalistes, mondialistes, sont comme les annonces de l'anthropo-cosmopolitique qui ébauche. (...). Ainsi on peut dire que de plus en plus le centre nucléaire de la politique sera l'homme en devenir dans le monde ". (Ibidem).

Politique-de-"l'homme-en-situation" ou politique-de-"l'homme-dans-le-monde" ou politique-de-"l'homme-intégral" ou encore politique-de-"l'homme-en-devenir-dans-le-monde", ce sont toutes des expressions traduisant idée d'anthropolitique chez Edgar Morin.

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