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APPAREIL

 "Un appareil est un agencement original qui, dans une organisation communicationnelle, lie le traitement de l'information aux actions et opérations".
(E. Morin, La Méthode, Tome 1. La nature de la nature, p. 239).

 On peut aussi définir un appareil comme un ensemble des organes qui concourent à une même fonction. Ou encore, comme un dispositif qui a l'aptitude de transformer l'information en programme, c'est-à-dire en contrainte organisatrice.  

Un dispositif informationnel peut, à partir de l'information, exercer une certaine contrainte. Il peut donc programmer. La problématique de l'appareil surgit de front avec la création des automates artificiels (ou machine artificielle). L'appareil est un dispositif qui a le pouvoir de transformer de l'information en programme, c'est-à-dire en contrainte organisationnelle. Ce dispositif peut, à partir de l'information, exercer un certain nombre de contraintes. Il peut donc programmer et asservir (Cf. asservissement).  

Un appareil compute, c'est-à-dire traite de l'information, capitalise des signes, monopolise (s'il est unique), et programmatise l'information. Il concentre en lui des compétences organisationnelles majeures, et assure le rôle clé d'organisateur de la praxis, de l'action. "Plus il sera développé, plus il sera capable d'assurer des fonctions qui jusqu'à semblaient le privilège d'un cerveau : percevoir (pattern recognition), apprendre (learning), résoudre des problèmes (solving problems), plus il multipliera les compétences, les contrôles, les commandes, etc., plus il développera une praxis, non pas seulement interne mais aussi externe, dans l'environnement"
(Cf. E.Morin, La Méthode, Tome 1. La nature de la nature, p.239 ).

Ces compétences organisationnelles majeures qui étaient jadis connues comme un trait organisationnel spécifique de certains organes humains comme le cerveau sont aujourd'hui présentes dans certains artefacts cybernétiques, parmi lesquels on nommera le plus avancé de tous : L'ordinateur. 

En effet, l'ordinateur est un appareil qui perçoit, commande, contrôle, apprend et résout les problèmes qu'on lui soumet. A ce titre, il est le plus avancé des artefacts cybernétiques. Et c'est par son biais que certaines fonctions du cerveau animal sont aujourd'hui connues et élucidées.

Pour chacun d'entre nous, la notion d'appareil est très évocatrice. Elle nous rappelle avant tout l'élévation de notre niveau de vie matérielle. C'est grâce au concours des appareils que certaines contraintes quotidiennes (domestiques ou professionnelles) sont allégées. Des corvées quotidiennes comme de longues marches, de longues heures de cuisines, de travail ou de calcul se sont aujourd'hui évanouies grâce à l'avènement des appareils. On ne peut que s'en rendre compte quand on voit les populations d'appareils qui nous environnent. Par voie de conséquence, notre espérance de vie augmente. Elle n'augmente pas seulement parce que notre corps conserve plus longtemps sa fraîcheur et son dynamisme, mais aussi et surtout parce que certaines menaces de l'environnement qui pèsent sur nous sont aujourd'hui détectables et surmontables grâce aux appareils.

Certains d'entre nous sont parfois amenés à vivre avec un appareil incorporé dans une zone du corps. On ne peut donc en aucun cas nier l'importance et le rôle incontournable des appareils dans l'existence humaine. On doit au contraire conclure, de ce qui précède, que l'appareil est émancipateur. La première notion que suggère idée d'appareil est donc «l'émancipation ».

L'appareil libère les êtres anthropo-sociaux des aléas et contraintes de l'environnement.

Une fois l'information engrammée, l'appareil la capitalise, la monopolise (s'il est unique) et la programmatise. A ce titre, l'appareil commande et contrôle. Or, le contrôle et la commande, s'ils ne sont pas réciproques, se transforment vite en contraintes, peu importe que ces contraintes soient simplement organisationnelles. Donc, si on se limite à son aspect machinal, c'est-à-dire fonctionnel, l'appareil est asservissant. Il asservit non seulement l'information qu'il reçoit, mais aussi les êtres anthropo-sociaux pour lesquels il travaille.

Si on essaye de faire un peu plus attention à nos rapports aux appareils qui nous entourent, on s'aperçoit que quelques désavantages se dessinent dans l'usage que nous en faisons. Par exemple, on sait aujourd'hui que passer un temps relativement long devant un écran d'ordinateur,  sans le quitter des yeux, peut entraîner à terme de sérieux problèmes visuels.

La luminosité de certains appareils (ordinateurs) est donc nuisible pour les yeux humains. L'attachement affectif des hommes aux appareils, qui se traduit souvent par une dépendance excessive, les nombreux accidents domestiques - dont la cause est souvent l'inattention - sont autant de formes ou des résultats d'un rapport d'asservissement entre l'Homme et l'Appareil.

C'est grâce à l'artefact (Cf. artefact) que les idées d'émancipation et d'asservissement (Cf. asservissement) sont dégagées comme deux idées liées de façon complexe à la notion d'appareil. Ceci dit, l'idée d'appareil est très ambivalente. Elle implique à la fois l'émancipation de l'être (par

le fait que l'appareil puisse penser la situation, trouver des solutions à des problèmes de tous genres, élaborer des stratégies adaptées aux circonstances, concevoir des possibilités de choix et prendre des décisions en fonction d'alternatives, enfin  déclencher l'action et la réaction), et son asservissement (par le fait qu'elle impose commande et programmation).

L'artefact (automate artificiel) permet de dégager la notion d'appareil, mais ne rend pas compte de la richesse et de la complexité de la problématique de l'appareil. A l'instar de la problématique de la machine (Cf. machine), la notion d'appareil ne s'épanouira pleinement qu'au niveau de l'organisation vivante et des êtres vivants, et surtout des êtres antropo-sociaux.

Considérons la cellule vivante qui constitue la forme fondamentale de toute vie, elle "dispose en son noyau d'une sorte de proto-appareil qui rassemble la mémoire principale, constitue un centre de computations et communications, et, en un sens, émet les instructions (le schéma ADN-ARN-Protéines est un schéma d'asservissement).

Toutefois, à la différence des appareils /ordinateurs des machines artificielles, il y a une relation intime, totalement symbiotique et totalement récursive entre le nucléaire (noyau) et le métabolique, entre les gènes et les autres constituants de la cellule dont l'activité est nécessaire non seulement à la reproduction mais à l'existence des gènes. Donc la relation entre le proto-appareil nucléaire (le noyau) et la cellule, dont il fait partie, est une relation asservissante-asservie complexe au sein d'une unité profonde constituée par l'appartenance mutuelle à la boucle récursive (Cf. récursion / récursivité) qui produit l'être dont ils constituent chacun un des aspects" (E. Morin, La Méthode, Tome 1, la nature de la nature, pp.241-242).

C'est au niveau anthropo-social que l'ambiguïté et la complexité de l'appareil sont manifestes. "L'appareil est à la fois ce qui est au service d'un tout organisé, c'est-à-dire au service de son fonctionnement, de sa praxis, de sa protection, de son existence, et il est ce qui commande ce tout organisé." (Ibidem).

L'appareil permet aux parties de fonctionner et de faire émerger le "tout" dont elles sont justement parties. L'appareil cérébral,par exemple, permet aux organes du corps de fonctionner et de faire émerger une "totalité": le corps humain.

L'appareil social permet à l'homme de résoudre des problèmes (de santé, de déplacement, de communication, etc.). Dans ce sens, l'appareil est, selon les termes d'Edgar Morin, un cerveau-mécanisme (solving problem).

L'appareil cérébral intervient pour résoudre une multitude de problèmes dans le corps humain. Exemplifions cette problématique par un bout de ce qui se passe dans la régulation du cycle menstruel de la femme (plus amplement traitée dans le chapitre sur la rétroaction ). Dans ce cycle, la première boucle de rétroaction (Cf. rétroaction) s'achève par l'action de l'œstrogène sur l'hypophyse. Cette action consiste à la remontée de l'œstrogène vers l'hypophyse pour lui demander  d'arrêter la production excessive d'hormones, laquelle risquerait d'empêcher l'ovaire de développer l'ovule. L'hypophyse, après avoir reçu le message de l'œstrogène, le transmet à son tour à l'hypothalamus, membre actif de la famille cérébrale. Une fois le message reçu, l'hypothalamus s'exécute, donc arrête de stimuler l'hypophyse à produire les hormones. L'ovaire peut développer normalement l'ovule, et le cycle peut se dérouler sans problème majeur.

Dès lors, on voit comment le cerveau (appareil cérébral) intervient pour résoudre un problème qui pourrait entraver le fonctionnement normal des organes du corps, ici, des organes génitaux de la femme. C'est là, le sens du cerveau-mécanisme. C'est ainsi que l'appareil cérébral intervient pour résoudre un certain nombre de problèmes dans le fonctionnement du corps humain. Dans ce sens, on peut dire que l'appareil (ici, cérébral) contribue à l'épanouissement du tout au service duquel il est affecté. De même, "l'appareil social" contribue à l'élévation du niveau de vie des hommes.

Mais cette élévation du niveau de vie est combinée à une dimension asservissante de l'appareil. Cette dernière consiste à une dépendance de l'homme vis-à-vis de l'appareil (social). Ce dernier asservit l'homme en lui imposant un comportement parfois machinal, robotique, pourrait-on dire.

On sait à peu près à quoi ressemblent les ouvriers qui travaillaient dans les fermes d'état de l'ex-Union soviétique. Ils étaient des exécutants pur et simple des ordres qu'ils recevaient d'en-haut. Ils étaient asservis par l'appareil d'état. Bien entendu, ils recevaient en retour une ration qui leur permettait de survivre. Inutile d'ajouter que cette ration était trop insignifiante par rapport à la quantité et qualité de travail fourni. Par conséquent, un tel exemple n'illustre pas la complexité de la notion d'appareil chez Edgar Morin. Néanmoins, il permet de comprendre que les services rendus par l'appareil (je parle ici d'appareil en général, au sens où l'entend Edgar Morin, et que nous avons défini plus haut) se payent d'un asservissement relatif.

E. Morin est convaincu (et c'est là une recommandation qu'il formule) de la nécessité pour toute théorie de l'organisation de se reconstruire en développant une théorie des appareils.

Une telle théorie devrait dès le départ concevoir la différence radicale qui sépare l'appareil ordonnateur de l'artefact et les appareils génétiques et neuro-cérébraux des êtres vivants. Non seulement parce que ces derniers sont, de beaucoup, plus complexes dans leur organisation et leur relation avec l'être-machine, mais aussi parce qu'ils font partie d'un tout, alors que l'appareil de l'automate artificiel est l'instrument de commande de la société qui manipule les appareils (Ibidem, p.243).

Cependant, l'asservissement que nous imposent les appareils artificiels modernes (ordinateurs, automobiles, artefacts cybernétiques, appareils électroménagers, etc.) nous posent des problèmes d'une grande complexité. Par exemple, le pouvoir affectif que détient la voiture chez certaines personnes est une forme d'asservissement.

Le propriétaire de la voiture croit que la voiture lui rend service alors qu'en réalité il est asservi par celle-ci au point d'afficher un comportement qu'on pourrait presque considérer comme une pathologie. Bien entendu, une telle réflexion n'empêche pas de reconnaître l'importance réelle de la voiture dans la vie. Mais ce qui pose problème n'est pas l'usage normal de la voiture ; c'est plutôt le type de rapports que le possesseur de la voiture peut entretenir avec sa voiture.

De toutes façons, de tout ce qu'on peut dire de l'importance de la possession et de l'usage d'une voiture, il est une chose dont la complexité demeure délicate à cerner : l'ambiguïté de l'attachement (du possesseur de la voiture à sa voiture). La voiture libère de certaines contraintes (longues distances à parcourir, lenteur (parfois) et rareté (en cas de grève) de moyens de transport en commun. Donc la voiture est émancipatrice. Mais cette émancipation n'a-t-elle pas une face cachée? En d'autres termes, l'émancipation que procure la voiture ne demeure-t-elle pas entachée d'une persistance paradoxale due à la dimension outrageusement asservissante de la voiture, notamment lorsque celle-ci parasite dans l'absolu celui-là?

L'émancipation de la voiture n'est pas du tout chose certaine ni évidente. Elle demande d'être cernée par une méthode d'approche complexe comme l'a fait Edgar Morin
(Cf. E.Morin, Sociologie, nouvelle édition revue et augmentée par l'auteur, Paris, Fayard, coll. « Points », 1994, pp. 283-290).

La notion d'appareil est une notion complexe, ambivalente/ambigu‘ et extensible.

Sa complexité se révèle dans la rétroaction qu'il opère sur l'objet de son action, peu importe que cet objet soit l'homme ou un dispositif de toute autre nature.

L'appareil produit par l'homme rétroagit sur ce dernier et sur son environnement, et les modifie. Il modifie l'homme ou son environnement en les asservissant et en les rendant encore plus dépendants de lui. Ambivalent, l'appareil-artefact agit sur l'homme d'une double manière, pour l'émanciper et / ou pour l'asservir.

Asservissement et émancipation semblent l'un dans l'autre, si bien que la préséance de l'un sur l'autre n'est pas chose facile à percevoir. Extensible, la notion d'appareil envahit s'applique à toute organisation communicationnelle. Cette extension soulève des questions d'une grande ampleur au sein de l'organisation vivante ou auto-organisation.

Un des problèmes soulevés par l'extension de la notion d'appareil au niveau anthropo-social est celui de la relation entre la partie et le tout (Cf. émergences).

Or, ce problème se pose gravement dans nos sociétés historiques "où la relation partie /tout est brisée, aliénée par l'hypertrophie d'appareil" (Ibidem ).

L'histoire humaine déploie ses potentialités de diverses manières dans et par l'action de l'appareil anthropo-social. Ce dernier présente "un double visage", celui de l'Etat surhumain (bien qu'il soit constitué de par les interactions entre êtres humains, c'est-à-dire appareils neuro-cérébraux) et celui du Prince lui-même à multiple visage (souverain absolu, déifié, sacralisé, président la cité, clan, caste dominante...).

Le complexe Etat-Prince, potentiellement ou réellement, alternativement ou simultanément, est le pilote preneur des décisions, l'organisateur des stratégies et de la praxis  du Tout social, le défenseur du Tout contre les périls extérieurs et intérieurs, l'asservisseur des parties par le Tout, l'asservisseur du Tout pour ses fins particulières, l'exploiteur des autres parties et du Tout.

Une telle ambiguïté doit être considérée aussi du point de vue évolutif. 

La constitution d'une partie en appareil central est, en même temps, l'émancipation de cette partie qui peut développer des potentialités créatrices et organisatrices supérieures, notamment dans l'élaboration des stratégies, et corrélativement l'aptitude à utiliser le désordre et l'aléa.

Ce développement permet à l'appareil d'apporter le bénéfice de ses compétences au  tout, qui, en tant que tout, devient doté des qualités de l'appareil.

Ces bénéfices peuvent rétroagir sur les parties, qui peuvent dès lors épanouir des qualités émergentes. Mais inversement, lorsque le développement des compétences générales de l'appareil s'effectue au prix d'une spécialisation irrémédiable et de la subordination étroite des parties, alors il y a non seulement aggravation de leur asservissement, mais dualité et scission profonde dans "l'unité du tout" (Ibidem, p.244).

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