AUTO-ECO-ORGANISATION
Ce concept a été forgé par Edgar Morin pour exprimer la relation complexe (c'est-à-dire à la fois complémentaire, concurrente et antagoniste) existant entre "autos" (Cf. autos) et "oïkos", entre l'autonomie d'organisation de tout système vivant et sa dépendance vis-à-vis de son environnement.
L'idée d'auto-éco-organisation émerge comme l'une des ultimes conséquences de la notion de
" Système ouvert " (Cf. système).
La notion de "système ouvert" a été introduite par le biologiste Ludwig Von Bertalanffy, pour colmater la brèche ouverte en physique par l'introduction de la notion d'entropie (Cf. entropie).
La notion d'entropie a été introduite en physique par le physicien allemand Rudolf Clausius pour caractériser l'état vers lequel tend un système qui dissipe son énergie en même temps qu'il effectue un travail. La physique conventionnelle (Cf. système) ne traitait que des systèmes fermés, et les thermodynamiciens avaient déclaré expressément que les lois de la thermodynamique ne s'appliquaient qu'aux systèmes dits fermés.
Le second principe de la thermodynamique établissait, en particulier, que dans un système donné (sous-entendu "système fermé", car le second principe de la thermodynamique ne traite, lui aussi, initialement, que des systèmes fermés), une certaine quantité appelée entropie doit croître jusqu'à un certain maximum, et qu'éventuellement le processus s'arrête en un état dit d'équilibre thermique (Cf. équilibre ). L'entropie étant une mesure de probabilité, tout système fermé tend vers un état de distribution homogène la plus probable. Donc, tous les systèmes fermés ont une tendance à une entropie maximum.
La théorie des systèmes (Cf. système) a introduit la notion de système ouvert pour résoudre la contradiction violente entre entropie et évolution. L'organisme vivant est l'exemple de système ouvert le plus illustratif. Le fait que les systèmes vivants soient des systèmes non pas fermés, mais ouverts leur permet d'importer de l'énergie (dont l'énergie calorifique) pour assurer leur maintient en état de vie. Mais l'énergie importée de l'extérieur, mieux de l'environnement, passe par un processus de transformation (processus assuré notamment par les cellules) et de redistribution avant d'être partiellement exportée, c'est-à-dire rejetée (principalement sous forme de déchet).
La phase de transformation s'appelle, en terme systémique, "phase de ré-organisation" ou " d'organisation permanente " (Cf. auto-organisation ).
La transformation de l'énergie ou de la matière importée de l'environnement se fait selon les lois instituées par le système (vivant) lui-même. C'est précisément en cela que le système ouvert (en l'occurrence, le système vivant) est auto-organisateur. Or, il se fait que le processus d'auto-organisation dépend constamment de l'extérieur, de l'environnement, d'où le système en question puise l'énergie ou la matière nécessaire à son organisation. Donc, le processus d'auto-organisation est tributaire d'un processus d'importation de la matière/énergie.
Etant donné que la matière/énergie provient de l'environnement (écosystème), le processus d'importation prend le nom de processus éco-organisateur.
Or, l'auto-organisation d'un système vivant, est un processus qui ne s'interrompt qu'avec la disparition, c'est-à-dire la mort du système. L'auto-organisation est un processus permanent.
A tout instant, à tout moment, l'organisme vivant puise dans l'environnement de quoi se régénérer
(Cf. régénération).
Le processus de fermeture pour un système auto-organisé n'est qu'une nécessité organisationnelle, systémique. Il n'est pas une vraie fermeture, car, en réalité même en instance de fermeture, le système continue d'être traversé par un flux entrant et d'un flux sortant.
Il n'y a pas de repos dans l'auto-organisation, il n'y a pas un instant où un système vivant cesse de s'alimenter en matière/énergie pour sa survie. Il n'y a donc pas de vraie fermeture en matière d'auto-organisation, il n'y a qu'une fermeture organisationnelle (Cf. système, auto-organisation). Le fait que l'auto-organisation et l'éco-organisation soient des processus étroitement liés, et, presque simultanés, nous oblige à concevoir auto-organisation et éco-organisation ensemble.
C'est ainsi qu'Edgar Morin a conçu le concept d'auto-éco-organisation pour caractériser le genre d'organisation qui importe en permanence de la matière/énergie de son environnement pour son maintient.
L'auto-éco-organisation est la conjonction nécessaire et irréductible des interactions de deux niveaux d'organisation (vivante) : le niveau interne (auto-organisation) et le niveau externe (éco-organisation).
Le principe d'auto-éco-organisation, c'est la traduction systémique de l'autonomie du système vivant qui est fondamentalement dépendante de l'environnement : autonomie-dépendance du système vivant. C'est la radicalisation de cette conséquence découlant de l'idée de système ouvert, c'est la mise en évidence de l'inséparabilité à la fois logique, théorique et empirique de la relation auto-écologique (Cf. système ouvert), c'est l'affirmation du fait que la relation du système à l'environnement n'est pas une simple dépendance, elle est constitutive du statut du système.
Le principe d'auto-éco-organisation concerne tous les vivants. Il rend incontournable l'idée que toute organisation autonome, donc indépendante, c'est-à-dire productrice-de-soi (Cf. production-de-soi ) est réservée ou dépendante de ses conditions d'émergence, de son environnement.
Dans ce sens, on peut dire que l'autonomie de toute organisation productrice-de-soi est dépendante.
Cela revient à dire qu'il n'existe pas d'organisation autonome stricto sensu.
Ce n'est que dans un sens très large que l'on parle d'une autonomie organisationnelle, étant entendu que l'autonomie n'est telle que dans sa dépendance vis-à-vis de ses conditions d'émergences.
En effet, "l'être organisateur", de-soi a besoin, pour organiser son autonomie, non seulement de "clôture" par rapport à son environnement, mais aussi d'ouverture sur cet environnement où il trouve non seulement de l'énergie mais de la "complexité organisée" et de la co-organisation
nécessaire à son existence".
(E. Morin, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p. 67).
C'est dire qu'on ne peut pas penser le vivant comme un système clos. Bien entendu, les moments de clôture son indispensables à la conservation de son autonomie. L'être vivant a besoin de se refermer sur soi pour s'organiser. Donc, la clôture dont il est question ici est une clôture organisationnelle, et non ontologique.
Une autre des conséquences du principe d'auto-éco-organisation, c'est "L'exigence d'une double conceptualisation ", nécessaire à "autos" et à "oikos", où "chacun des deux concepts fait surgir l'autre de façon co-générique", c'est l'unité double d'autos et d'oikos.
Cette double focalisation nous présente une nouvelle manière de penser écosystème et l'auto-organisation, en même temps qu'elle nous permet de rétablir le nœud gordien, entre l'individu et écosystème, rompu par la pensée disjonctive, simplificatrice et réductionniste.
En effet, "écosystème, ce n'est pas écosystème moins les individus, mais l'éco-
système avec les individus; l'individu ce n'est pas l'individu moins écosystème, mais l'individu avec écosystème. L'auto-organisation, tout en lui étant "égoïstement" étrangère, fait partie de l'éco-organisation, laquelle fait partie de l'auto-organisation, tout en lui étant "étroitement étrangère"
(E. Morin, op. cit., p. 67).
Ainsi donc, l'auto-éco-organisation se présente comme un concept récursif (Cf. récursivité) et complexe ; autrement dit, l'auto-éco-organisation à la fois maintient la distinction/opposition et l'intégration mutuelle d'autos et d'oikos (Cf. éco-organisation).
L'auto-éco-organisation maintient l'intégration mutuelle d'autos et oikos dans la distinction / opposition. C'est le premier visage de la vie que dessine la relation complexe (c'est-à-dire à la fois complémentaire, concurrente et antagoniste) entre autos et oikos.
Deux logiques différentes se dessinent dans la relation auto-écologique : une logique égoïste et une logique écoïste manifestées dans les caractères concurrents / antagoniste et complémentaire d'autos et d'oikos :
"Les caractères concurrents et antagonistes se manifestent à partir de la distinction et de l'opposition entre les deux logiques, l'égoïste (autos) et l'écoïste (oikos) ; L'«autos», poursuit ses fins individuelles/spécifiques envers et contre tout, sans se soucier évidemment de l'éco-organisation où il inscrit sa vie ; L'éco-organisation, elle, impose brutalement ses régulations par la mort et le massacre, et ignore les vies individuelles. En même temps, les relations complémentaires de construction, d'organisation, de développement mutuel entre l'autos et l'oikos peuvent être considérées comme des relations d'exploitation, d'aliénation, d'asservissement mutuel"
(Ibidem, pp. 67-68).
La relation auto-écologique part de l'asservissement mutuel à l'association, de l'aliénation mutuelle à l'interdépendance solidaire, de l'exploitation mutuelle à l'échange.
Elle exprime le lien inséparable entre indépendance et dépendance. Elle nous montre que les termes d'autonomie, indépendance, liberté et les termes de dépendance, asservissement, aliénation sont également insuffisants et incertains à rendre compte de la relation entre l'être vivant et la nature qui l'environne. D'où la nécessité de les associer pour concevoir leur relation.
L'incertitude de la relation écologique inaugure un principe de complexité individuelle.
"Elle concerne également la frontière entre autos et oikos, et cette incertitude s'accroît en même temps que la complexité individuelle : où commence le moi de l'individu, marqué dans sa singularité même par tout ce qu'il a rencontré au cours de son ontogenèse, voire de son existence? Peut-on définir un moi par soustraction, c'est-à-dire en lui retranchant ses expériences et ses
liens ?
L'autos et l'oikos se distinguent nettement quand on considère la particularité de l'un, la globalité de l'autre, l'autocentrisme de l'un, l'éco-acentrisme de l'autre, mais, en l'un et en l'autre, entre l'un et l'autre, il y a une zone commune, floue et incertaine, et ce caractère indistinct de la zone commune témoigne d'une unité indistincte en profondeur ". (Ibidem, p. 68).
Ainsi, les plantes ou les animaux ont des processus chronobiologiques qui connaissent l'alternance du jour et de la nuit, comme celle des saisons. L'ordre cosmique se trouve en quelque sorte intégré à l'intérieur de l'organisation des espèces vivantes.
Le merveilleux exemple de F.Sauer (Cf. hologramme) montre comment une petite fauvette émigre en hiver vers la vallée du Nil en fonction des repères célestes. Cette petite fauvette organise son vol migratoire en fonction de l'environnement.
Par-là on reconnaît que le vol apparemment indépendant de l'oiseau est écologiquement déterminé. "Nous, les êtres humains, connaissons le monde à travers les messages transmis par nos sens à notre cerveau. Le monde est présent à l'intérieur de notre esprit, lequel est à l'intérieur de notre monde."
(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF., 1990, p. 117).
Le principe d'auto-éco-organisation a donc une valeur hologrammatique
(Cf. hologramme / principe d'organisation hologrammatique).
Le principe d'auto-éco-organisation est un principe d'organisation auto-écologique.
Il va au-delà du principe qui prévalait dans la science classique, principe selon lequel il était possible d'extraire un être, un objet ou un système de son environnement pour mieux le comprendre et l'expliquer. Alors que le principe d'organisation auto-écologique nous plonge, par la distinction / opposition entre autos et oikos, dans l'aporie d'un être totalement fermé sur soi et totalement ouvert sur son environnement, le principe d'organisation classique n'envisage même pas un tel problème. "Alors que le système clos n'a guère d'individualité, pas d'échanges avec l'extérieur, et est très pauvre en relations avec l'environnement, le système auto-éco-organisateur a son individualité, elle-même liée à de très riches, donc dépendantes, relations avec l'environnement.
Plus autonome, il est moins isolé. Il a besoin d'aliments, de matière / énergie, mais aussi d'information, d'ordre (Schrödinger). L'environnement est du coup à l'intérieur de lui et, (...), il joue un rôle co-organisateur. Le système auto-éco-organisateur ne peut donc se suffire à lui-même, il ne peut être logique totalement qu'en introduisant, en lui, l'environnement étranger.
Il ne peut s'achever, se clore, s'auto-suffire".
(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, p. 46).
"Contrairement à l'opposition simplifiante entre une autonomie sans dépendance et un déterminisme sans autonomie, nous voyons que la notion d'autonomie ne peut être conçue qu'en relation avec l'idée de dépendance, et ce paradoxe fondamental est invisible à toutes les visions dissociatrices pour qui il y a antinomie absolue entre dépendance et indépendance".
(E. Morin, Science avec conscience, Paris, Seuil, 1982, p. 194).
C'est dire que la conception classique oppose autos et oikos, la vision systémique complexe propose une complémentarité radicale.
Dès lors, toute conception qui oppose sans fin «autos» et «oikos» est erronée. La conception complexe nous dit qu'il faut lier intimement la notion d'auto-organisation à celle d'éco-organisation sans liquider leur différence.
C'est de leur association que dérive le macro-concept récursif auto-éco-organisation, qui n'est rien d'autre que l'expression de la complexité de la relation auto-écologique que rend la merveilleuse formule de Jean Rostand : "Je suis ligoté par mille petites obligations qui résultent de mon indépendance".
(Cf. Carnet d'un biologiste, p. 56).
Et nous, quand comprendrons-nous que toute autonomie, notre autonomie, toute indépendance, notre indépendance se paient d'une multiplicité de dépendances. ?
Quand complexifierons-nous notre conception de l'autonomie/indépendance ?