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AUTO-HÉTÉRO-DIDACTISME

"Capacité d'apprendre par soi-même, tout en utilisant l'enseignement d'une compétence extérieure".
(E. Morin, La Méthode, Tome 3. La connaissance de la connaissance, 1, p. 179).
 

L'intelligence humaine est, chez E. Morin, « toujours stratégie ».

 "Et, dans ses exercices les plus individualisés, les plus complexes, les plus innovateurs, cette stratégie devient de l'art".
(E. Morin, La Méthode, Tome 3, p. 179 ).

Comme toute stratégie, l'intelligence a pour caractéristique la mobilisation des aptitudes individuelles devant les incertitudes, difficultés, variabilités des missions à accomplir.

 L'auto-hétéro-didactisme est, chez E. Morin, une nécessité qui part de la constatation suivante : nous sommes des êtres à la fois physiques, biologiques et anthropo-sociaux.

Pour bien vivre, nous avons besoin de notre intelligence, c'est-à-dire de "l'aptitude à penser, traiter, résoudre des problèmes dans des situations de complexité", (multiplicité des informations, enchevêtrement des inter-rétroactions, variations dans la situation, incertitudes et aléas)
(Ibidem , p.177).

 Notre situation au monde étant diversement polarisée, notre intelligence est contrainte à affronter des problèmes d'une diversité inouïe. En effet, "l'intelligence humaine doit affronter, non seulement un environnement, mais le monde, qui n'est pas seulement bio-physique, mais aussi psychique, culturel, social, historique"  (Ibidem, p. 178). 

Depuis que l'homme s'est lancé dans l'aventure de la connaissance, celle-ci a toujours été conçue de manière encyclopédique (au sens originel du terme- Cf. encyclopédie), jusqu'à ce que l'accroissement informationnel conduise à la nécessité d'hétérogénéïser (séparer en domaines différents) le savoir.

L'accroissement informationnel et l'hétérogénéïsation du savoir (physique, biologie, sciences humaines - anthropologie, sociologie, philosophie, histoire, etc.) ont conjointement créé la nécessité de la spécialisation disciplinaire. Or, il se fait que la spécialisation disciplinaire, pourtant méthodologiquement nécessaire et socialement indispensable, en raison notamment des opportunités de l'organisation socioculturelle, s'est transformée en sur-spécialisation, et celle-ci a conduit au cloisonnement disciplinaire. Pourtant, la complexification toujours croissante de notre monde exige de nous, non seulement une capacité à approfondir et à résoudre des problèmes de l'un ou l'autre domaine du savoir, mais aussi l'aptitude à pouvoir relier ces problèmes aux autres domaines cognitifs. Ceci nous oblige à disposer des informations non seulement du domaine de notre spécialisation, mais aussi des domaines apparemment éloignés de lui.

La théorie de l'évolution, initialement développée par Darwin, nous apprend que la survivance des espèces vivantes est due, en partie à la capacité d'affronter les aléas et incertitudes provenant de l'environnement. Ainsi, dans la proto-société primatique s'est développé un "ars agendi", (art d'agir), accordant une importance particulière à la compétence défensive. 

L'usage de morceaux de branches d'arbre ou de bâtons pour se défendre contre l'ennemi en est l'illustration. Mais l'aptitude défensive n'en est pas restée à l'usage pur et simple des objets puisés dans la nature. Elle s'est enrichi de la capacité à tirer des informations utiles dans la nature ;

C'est là l'amorce d'un apprentissage

En effet, l'activité d'apprentissage nacquit dans les sociétés archaïques (préhistoriques et protohistoriques) où les menaces de l'environnement ont supprimé bon nombre d'espèces vivantes. L'apprentissage permet d'extraire, au milieu d'un réseau extrêmement emmêlé d'interactions, des informations nécessaires pour l'action. Or, l'extraction de l'information exige une aptitude à pouvoir sélectionner le significatif, l'information utile et utilisable, et à éliminer l'impertinent, l'inutilisable. D'où la nécessité d'apprendre par soi-même à sélectionner les informations utilisables dans l'immédiat. C'est là le sens de l'auto-didactisme. Ce dernier a existé dans les sociétés archaïques sous une forme moins développée.

Un exemple pourrait mieux nous aider à introduire la problématique de l'auto-hétéro-didactisme. Ludwig  Von Bertalanffy, inventeur de la théorie des systèmes (Cf. système), pense que la problématique des systèmes nous introduit au cœur des problèmes qui dépassent de loin les possibilités d'un seul domaine (mathématique, physique, biologie, chimie, sociologie, anthropologie, etc.). L'approche par les systèmes essaye d'intégrer, dans la nouvelle technologie qu'elle propose, diverses techniques poussées (ordinateurs, automatique, cybernétique, etc.), divers domaines du savoir (sciences physiques, biologiques et humaines, etc.) et diverses approches méthodologiques. Ainsi, la différence entre les compétences hyper-spécialisées et les compétences transdisciplinaires (Cf. transdisciplinarité) est flagrante lorsqu'on descend sur terrain.

Ainsi donc, une machine à vapeur, une automobile, un ordinateur, une machine à laver les linges ou la vaisselle, un poste téléviseur ou un récepteur-radio, etc. se situent au niveau des compétences de l'ingénieur spécialisé dans les techniques appropriées. "Par contre, au niveau

des missiles balistiques ou des véhicules spatiaux qu'il faut assembler à partir des composants issus des technologies différentes, mécanique, électronique, chimie, etc, on voit entrer en jeu des relations entre l'homme et la machine; d'innombrables problèmes financiers, économiques, sociaux ou politiques sont impliqués dans l'affaire.

Il en va de même de la circulation, aérienne ou automobile, qui ne dépend pas seulement du nombre des véhicules, mais des systèmes qui doivent être planifiés, régulés. De même de nombreux problèmes se présentent en ce qui concerne la production, le commerce ou les armements"

(L. Von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, pp. 1-2).

Il faut ajouter qu'aujourd'hui aucun problème ne se pose à nous de façon simple, c'est-à-dire de manière telle que l'application d'une technique puisse à elle seule suffire à garantir la solution attendue. Aujourd'hui, même l'ingénieur spécialisé en mécanique, en électronique ou en électricité a besoin d'un savoir plus étendu. Il aura, par exemple besoin d'une certaine compétence en économie (pour fixer des prix qui ne grèvent pas ses clients), en psychologie et en communication sociale (pour connaître l'état d'esprit des usagers/clients de ses produits, leurs attentes, et mieux communiquer avec eux). Aujourd'hui, chaque domaine de savoir appelle un autre domaine, a besoin de la connaissance d'un autre domaine pour s'affiner, se compléter, tant le savoir d'une spécialité présente des trous noirs, des zones d'ombre importantes.

Sur le plan politique, des problèmes comme la pollution de l'air et de l'eau, le congestionnement du trafic, la pègre des villes, la délinquance juvénile et le crime organisé, la planification urbaine, etc, se posent avec acuité. Leur résolution requiert non seulement la mobilisation des compétences diverses, mais aussi la conjonction de ces compétences et des techniques diverses. D'où la nécessité pour un gouvernement d'avoir à sa tête un hybride d'économiste, de sociologue, d'anthropologue, de psychologue, de physicien, de biologiste, et, que sais-je ?

Comprenons-nous bien, un hybride de spécialiste n'est pas du tout un omniscient, au sens pédantesque du terme. Il n'est pas même un  accumulateur d'information. Il est plutôt un homme disposant du minimum d'information nécessaire à affronter ou résoudre un problème dans tel ou tel domaine de l'existence. Et, puisque ce que nous nommons "vie" rassemble des ingrédients de nature diverse (de nature physique, biologique, écologique, anthropo-socio-culturel, etc.), être vivant, c'est être traversé par les ingrédients interactifs de nature physique, biologique, écologique, sociologique, etc.), c'est tenter de résoudre les problèmes que nous pose la vie ( au sens large du terme ) dans sa complexité.

Or, et comme on le sait, nul ne peut résoudre des problèmes sans disposer des informations sur la nature du problème. Et, les problèmes de la vie sont, pour la plus part, d'une variabilité extrême. Il faut donc une variété de connaissances et de compétences pour les solutionner. Les seules compétences acquises dans le domaine d'une spécialité ne sont que trop insuffisantes pour résoudre des problèmes enchevêtrés de la vie.

Que le lecteur nous pardonne pour cette brève incise. Elle permettra, on l'espère de dissiper les malentendus possibles sur l'interprétation du concept " d'hybride de spécialiste".

Revenons maintenant au propos principalement évoqué avant cette incise. Pour trouver des solutions aux problèmes variés, il faut un minimum de connaissance dans chaque domaine, il faut une variété de compétences. Le rôle d'un chef de gouvernement ne se limite et ne consiste pas à rassembler purement et simplement ses ministres pour leur confier des problèmes à résoudre; il est aussi, et surtout de savoir formuler d'une manière un tant soit peu claire les problèmes qui se posent et d'avancer des arguments de principe ou des explications de principe qui serviront préalablement à la résolution des problèmes. On objectera que les ministres affectés aux divers ministères apportent des éléments de réponses au Premier ministre. Mais une telle objection s'écroule quand on sait qu'un ministre ( et avec lui, ses collaborateurs) peut massivement se tromper et proposer des solutions inadéquates aux problèmes en question. L'auto-hétéro-didactisme du responsable en 1a personne du Premier ministre peut jouer un rôle prépondérant dans la bonne marche des affaires d'un pays.

Cette brève incursion en politique nous permet d'approfondir la problématique de l'auto-hétéro-didactisme posée par E. Morin comme un problème de fond en matière de formation humaine. Bref, la problématique de l'auto-hétéro didactisme nous révèle que la réalisation des objectifs dans un monde devenu très complexe exige la mobilisation de plusieurs spécialités.

Elle exige surtout la compétence d'un hybride de spécialiste, c'est-à-dire d'un individu capable d'envisager diverses possibilités et de "choisir au milieu d'un réseau terriblement emmêlé d'interactions, celles qui permettent d'arriver à l'optimum (inexistant par ailleurs en valeur pure) avec le maximum d'efficacité et un coup minimal"  (Ibidem, p.2).

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