AUTO-POÏESE
Concept dérivant du grec "autos", c'est-à-dire "soi", et "poïen", "produire".
Un système auto-poïétique est un système organisé comme un réseau de processus de production de composants qui, par leurs transformations et leurs interactions, régénèrent continuellement le réseau qui les a produits, et constituent le système en tant qu'unité concrète dans l'espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau.
(Cf. Varela, F., Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant, tr. fr. Paul Bourgine et Paul Dumouchel, Paris, Seuil, 1989, p. 45 ).
Ce concept a été forgé par Maturana et Varela (Cf. Varela, F., Maturana, H., et Uribe, R.,
« Autopoïesis : The Organization of Living Systems, Its Characterization and a Model », Biosystems, vol. 5, 1974, p. 187 ; Maturana, H., et Varela, F., Autopoïesis and Cognition :
The Realization of the Living, Boston Studies in the Philosophy of Science, t. XLII, Boston,
D. Reidel, 1980) afin de dégager et spécifier l'idée d'auto-production ou de production de soi dans l'organisation vivante.
L'auto-poïese est la capacité ou l'aptitude qu'a un système vivant de s'auto-produire de façon permanente, de créer constamment et sans discontinuer ses conditions d'existence. Les produits de l'organisation et du fonctionnement de l'être poïétique sont ceux-là mêmes qui produisent son organisation et son fonctionnement.
L'auto-poïese ou réorganisation permanente est une catégorie applicable à tout l'ordre biologique, et, par extension, à l'ordre social humain.
Von Neumann a décrit le genre de systèmes auquel appartiennent les systèmes vivants en termes de machine. Selon sa classification, les systèmes vivants appartiennent à la famille des machines. Cependant, comme ils font émerger des propriétés particulières comme conséquences de leur organisation, les systèmes vivants ne sont pas des machines au même titre que toutes les autres. Ils sont des machines naturelles. Ces dernières ont la caractéristique d'engendrer et de spécifier continuellement leur propre organisation. Parce qu'elles sont continuellement soumises à des perturbations externes, et constamment forcées de compenser ces perturbations, elles accomplissent le processus de remplacement incessant de leurs composants.
Ainsi, les machines naturelles sont des systèmes autopoïétiques. L'organisme humain et ses composants, les éco-systèmes naturels, les communautés humaines dans leur diversité sont tous des systèmes autopoïétiques.
"Une machine autopoïétique est un système homéostatique, (ou mieux encore, à relations stables) dont l'invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit)".
(F. Varela, Autonomie et Connaissance, p. 45 ).
En effet, pour Varela, "L'idée d'autopoïése s'appuie sur l'idée d'homéostasie (Cf.supra, homéostasie ) et la développe dans deux directions importantes. D'une part, en transformant toutes les références de l'homéostasie en références internes au système lui-même. D'autre part, en affirmant que l'identité du système, que nous appréhendons comme une unité concrète, provient de l'interdépendance des processus.
Ces systèmes produisent leur identité; ils se distinguent eux-mêmes de leur environnement: c'est pourquoi nous les nommons autopoïétiques, du grec "autos", (soi) et "poïein", (produire)" (Ibid. ).
En dégageant l'idée d'auto-réorganisation permanente, Henri Atlan a ouvert la porte centrale à l'idée d'auto-organisation et à l'idée d'auto-poïese.
Pour sa part, E. Morin insiste sur la complexité vivante dégagée dans la notion d'auto-organisation. S'appuyant d'abord sur le paradoxe spécifique de l'organisation vivante, à savoir la dialogique permanente entre désorganisation / dégénérescence et réorganisation / régénération, il considère l'autopoïèse comme l'un des pôles du spectre de la complexité vivante, l'autre pôle étant la destruction interne permanente de l'organisation vivante.
L'autopoïèse, c'est l'aptitude qu'a un système vivant d'assurer sa restitution biologique, c'est la revitalisation permanente du système par lui-même.
Ensuite, E. Morin aborde la complexité dans l'angle de son ambiguïté, exprimée dans la relation ordre et désordre, organisation et désorganisation.
Enfin, il considère l'autopoïèse comme l'un des traits spécifiques caractéristiques de la supériorité de l'organisation vivante par rapport aux autres formes d'organisation, à savoir le développement de ses qualités en se fondant précisément sur le désordre, le bruit ou les perturbations de l'environnement qui sont des infirmités destructrices de la machine artificielle.
L'autopoïèse est donc, pour E. Morin, le pouvoir de générativité et d' «auto-production», dont dispose les systèmes vivants et qui est absent chez l'automaton artificiel.
(E. Morin, Science avec conscience, nlle éd., coll. « Points », Paris, Fayard, 1990, p. 276 ).
Par exemple, la dégradation permanente des molécules au sein de l'organisme est contrebalancée par l'autonomie cellulaire de régénération permanente. Cependant, la question se pose de savoir si l'autopoïèse s'étend à certaines formes d'organisation hybride comme l'organisation
sociale.
On trouve la réponse chez E. Morin : "une cellule est en état d'auto-production permanente à travers la mort de ses molécules. Un organisme est en état d'auto-production permanente à travers la mort de ses cellules (qui etc.) ; une société est en état d'auto-production permanente à travers la mort de ses individus (qui etc.) ; elle se réorganise sans cesse à travers les désordres, les antagonismes, les conflits qui à la fois minent son existence et entretiennent sa vitalité".
(E. Morin, Ibidem, p. 277 ).
La société humaine, en tant qu'un mixte de systèmes naturels et artificiels, est donc un système autopoïètique. Seulement, pour échapper à toute confusion possible, Edgar Morin recommande que l'on examine chaque système complexe à son niveau de complexité propre.
Il est donc clair que les systèmes autopoïètiques mixtes comme les sociétés et les autres organisations humaines doivent être considérés à leur niveau de complexité spécifique. C'est à dessein, et peut-être en partie pour cette raison, que E. Morin considère ces types de systèmes comme étant des individus du troisième type.
(E. Morin, La Méthode II, pp. 236-254 ).