AUTOMATON / AUTOMATE
Automaton, automate dérive du terme grec "automaton". étymologiquement, et au sens général, un automate est un être-machine qui agit de lui-même, c'est-à-dire qui se meut de soi-même, donc spontanément.
Au sens moderne, un automate désigne un artefact qui se meut par lui-même. On trouve déjà le sens moderne chez Homère. Ce dernier considère les portes qui s'ouvrent d'elles-mêmes, les trépieds qui se déplacent par un mécanisme intérieur, comme des automates.
Par suite,
l'automate désigne un appareil imitant par un mécanisme intérieur les mouvements
d'un être vivant. Aux Temps modernes, avec Descartes ou le matérialiste La
Mettrie, l'être vivant est considéré comme un automate (animal-machine ),
c'est-à-dire un système contenant en soi toutes les causes qui le déterminent.
Leibniz considère "chaque corps organique d'un être vivant comme une espèce de
machine divine ou d'automate naturel qui surpasse infiniment tous les automates
artificiels ".
(Cf. Leibniz, La Monadologie, in A. Lalande, Vocabulaire technique et critique
de la philosophie, Paris, P.U.F., pp. 98-99 ).
E. Morin entend par automate un système qui donne lui-même l'information à ses organes d'action.
Dans la définition que nous avons donnée d'après l'étymologie du concept, l'automaton se présente comme un système artificiel. Dans cette définition, l'accent est mis sur l'isomorphisme existant entre les systèmes vivants et les systèmes artificiels.
Pourtant, la problématique de l'automaton n'a pas été suffisamment élucidée ; ceci, principalement à cause de l'absence de la ligne de démarcation existant entre automaton naturel et artificiel.
On a même cru un moment que l'automaton artificiel était au-dessus de l'automate artificiel, ceci, d'abord, parce que l'automate artificiel a servi de tremplin pour comprendre et expliquer l'automate naturel, ensuite, parce que la différence entre l'automaton naturel et artificiel n'était pas connue; enfin, parce que l'automaton artificiel a rendu l'homme prisonnier des images qu'il fait surgir en lui à travers ses répétitions mécaniques et ses fabrications standardisés.
Il a fallu que le mathématicien Von Neumann introduise la distinction entre l'automaton naturel et l'automaton artificiel pour délivrer l'automaton artificiel du modèle de l'automaton artificiel.
Trois aspects interdépendants constituent cette différence
1. La fiabilité de l'automaton artificiel et la non-fiabilité de l'automaton naturel.
L'automaton artificiel est composé des pièces extrêmement fiables, "c'est-à-dire des pièces calibrées, vérifiées, s'ajustant parfaitement les unes aux autres et constituées des matériaux les plus résistants et les moins déformables eu égard au travail qui doit être effectué. Toutefois la machine, dans son ensemble est d'une fiabilité extrêmement réduite, c'est-à-dire s'arrête et se détraque dès que l'un seul de ses composants se dégrade. Elle est d'autant moins fiable que ses composants sont nombreux et interdépendants.
2. Par contre, l'être vivant est constitué d'éléments très peu fiables; les molécules d'une cellule, les cellules d'un organisme se dégradent sans cesse et ont une durée éphémère, (ainsi 99 % des molécules d'un être humain se détruisent en l'espace d'une année).
3. Toutefois l'ensemble est beaucoup plus fiable que ses constituants, et sa fiabilité ne diminue nullement avec l'accroissement du nombre et des interrelations entre ces constituants. L'ensemble est beaucoup plus fiable que celui de toute machine artificielle. L'ensemble peut fonctionner malgré la dégradation définitive de certains constituants, malgré les accidents locaux qui peuvent l'atteindre. (...).
D'où la question que posait Von Neumann : comment un automaton extrêmement fiable peut-il être constitué avec des éléments extrêmement peu fiables ?
La question pour lui n'étant pas seulement théorique ; il se demandait aussi : comment constituer, construire un tel automaton, c'est-à-dire un être artificiel qui aurait dès lors un avantage fondamental propre au vivant ? La création d'un être artificiel qui aurait les caractères du vivant n'est pas une éventualité à exclure; ce qui sépare le vivant de la machine (artificielle) ce n'est pas le caractère artificiel de la machine, c'est la trop faible complexité de nos artifices technologiques). Question que l'on peut pousser un peu plus loin.
Est-ce que la
faible fiabilité des composants est non pas l'obstacle, mais la condition de la
haute fiabilité du vivant ?
(E. Morin, Science avec conscience. , nlle éd. coll. « Points », 1990, p.
272-sq).
Le problème de la fiabilité peut être posé en termes plus généraux d'ordre et de désordre. Alors que les usures, déformations, détériorations, brisures, casses, délabrements, dommages, égratignures, endommagements, éraflures, etc. sont à la source de perturbations et dégradations pour l'automaton artificiel, l'automaton naturel peut subir ces désordres sans être perturbé ni dégradé dans son fonctionnement. L'automaton artificiel, du fait de sa très faible fiabilité d'ensemble, subit très rapidement ces bruits (Cf. bruit) et désordres, se détraque et s'arrête aussitôt. L'automaton naturel (c'est-à-dire le vivant), tolère toujours, jusqu'à certains seuils, une part de désordres, de bruits, d'erreurs dans son fonctionnement. Par exemple, la dégradation permanente des cellules au sein de l'organisme n'empêche nullement ce dernier de fonctionner, alors que la moindre éraflure sur l'une quelconque des pièces maîtresses d'un automaton artificiel (une automobile, par exemple) cause l'arrêt (qui peut être défini, en cas d'explosion du moteur) de la machine.
E. Morin pose de façon plus générale, en termes plus radicaux la différence entre l'automaton artificiel et l'automaton naturel en termes thermodynamiques.
"Tout système physique organisé subit, sans rémission, l'effet du second principe de la thermodynamique, c'est-à-dire de l'accroissement d'entropie au sein du système, qui s'exprime par l'accroissement du désordre au détriment de l'ordre, (...), de la désorganisation au détriment de l'organisation". (Ibid., p. 275 ).
C'est dans ce sens que E. Morin conclut que une machine artificielle, si performante soit-elle, est toujours dégénérative, et étant donné qu'elle est dans l'ensemble très peu fiable, elle est rapidement dégénérative.
Elle se dégrade à partir du moment où elle est constituée, qu'elle fonctionne ou qu'elle ne fonctionne pas. On ne peut lutter contre cette dégradation que de l'extérieur, c'est-à-dire en réparant ou en changeant les pièces usées. C'est-à-dire que le pouvoir régénérateur est à l'extérieur de la machine.
En
revanche, "la machine vivante est, ne serait-ce que temporairement, non
dégénérative. On voit aussitôt pourquoi : c'est parce qu'elle est capable de
renouveler ses constituants moléculaires et cellulaires qui se dégradent ;
certaines espèces peuvent même régénérer des organes entiers".
(Ibid.).
On peut conclure par l'idée que l'automaton artificiel ne fait qu'imiter le mouvement animé (de l'homme ou de la vie).
De ce fait, il ne possède pas la plénitude d'un « être-machine ».
L'automaton artificiel peut être conçu, en quelque sorte, comme étant la transposition ou le moulage du modèle de l'automaton naturel dans quelque réceptacle.
L'automaton artificiel est, chez E. Morin, quelque chose comme un « modèle dégénéré » de l'automaton naturel. Par contre, "l'automaton naturel est un automaton autoreproducteur, c'est-à-dire capable de générer un nouvel automaton naturel. Il est capable de reproduire et de multiplier l'organisation complexe vivante. Et cette générativité se manifeste aussi sur le plan de l'ontogenèse des individus, qui, à partir d'un œuf, accomplissent un cycle génératif jusqu'à leur maturité. (...) Von Neumann (...) avait bien vu que le principe qualitativement nouveau qui se manifeste dans l'automaton naturel par rapport à l'automaton artificiel, comme par rapport à tout système strictement physico-chimique, se trouve dans la générativité" (Ibid., p. 276 ).
Par conséquent, il serait complètement erroné de définir l'automaton (la machine) sur le modèle des artefacts ou machines artificielles, c'est-à-dire comme organisation mécanique vouée à la production.
L'automaton
naturel est une «organisation active dont la complexité est productive».
(E. Morin, M.I., p. 160 ).
{Complément d'information, Cf. «auto-organisation», «machine»}.