MACHINE ( Être-Machine )
Dans un premier sens, une Machine est un instrument fabriqué par l'homme, la société et accomplissant des opérations mécaniques. Dans une deuxième acception, une machine est un être physique praxique, c'est-à-dire effectuant ses transformations, productions ou performances en vertu d'une compétence organisationnelle.
La notion de machine est communément connue dans le premier sens que nous avons évoqué dans la définition, c'est-à-dire dans son acception cybernétique.
Le rayonnement solaire et la rotation de la Terre déclenchent des flux éoliens ; ceux-ci se combinent aux flux et évaporations aquatiques pour déclencher les cycles de l'eau. Le rayonnement solaire, la rotation de la Terre, les cycles de l'eau sont tous des «processus machinaux sauvages de caractère thermo-hydro-éolien ».
Le cycle : Mer ------->nuage ------->pluie ------->source ------->rivière est un processus machinal à la fois thermique (évaporation de l'eau de mer et formation des nuages), éolien (transport des nuages), hydraulique (chute de l'eau de la source à la mer) dont la rivière est le moment le plus producteur. Ce cycle est un processus machinal et non un être-machine, puisqu'il n'est pas différencié et autonome par rapport aux processus qui le constituent.
Les tourbillons aériens (cyclones, tornades, typhons) et aquatiques (remous) peuvent accéder d'une certaine manière à l'existence. Les premières cités ont une existence éphémère, tandis que les seconds peuvent exister durablement. Les tourbillons éoliens ne respectent pas un des traits caractéristiques du système : sa relative permanence. C'est pourquoi E. Morin hésite à les qualifier de systèmes. Ils ont cependant les caractères d'un moteur sauvage
"Dont la sauvagerie précisément se déchaîne dans les renversements, déracinements, soulèvements, broyages, émiettements que produisent sur leur passage les tornades, ouragans et autres cyclones ". (Ibid., p. 164 ).
" Un remous peut être considéré, non seulement comme un système, mais aussi comme une organisation active et même un moteur sauvage. Il est un système composé d'un très grand nombre d'éléments assemblés et brassés (les molécules d'eau), et constitue une unité globale complexe organisée. Sa forme spiraloïde est constante, bien qu'improbable par rapport au flux qui s'écoule unidirectionnellement ; l'organisation du remous substitue à l'interaction au hasard des molécules au sein du flux indifférencié une répartition spatiale hétérogène et une vitesse différentielle, très rapide au centre, plus lente à la périphérie. Il s'agit bien donc d'un système, de par sa forme globale émergente, son organisation créant de la différence, sa stabilité relative bien qu'il soit traversé par un flux ". (Ibid., p. 163 ).
C'est grâce à tous ces moteurs sauvages (tourbillons, remous, etc.) que l'homme a créé la race domestique de moteurs : le moulin, l'hélice, la turbine. Les moulins (le moulin à vent transforme un flux aérien en tourbillon ; le moulin à eau transforme un flux aquatique en remous) font partie de premiers moteurs asservis et domestiqués par l'homme et/ou la société. Grâce à cette domestication sociale, ils ont acquis la plénitude d' «être-moteur». Ce sont les premières machines motrices anthropo-sociales, les premiers moteurs sauvages, dont le feu est le plus archaïque et le plus troublant.
Pour reformuler la notion de machine, il a fallu, pour E. Morin, l'accomplissement d'une révolution wienérienne (Cf. cybernétique), grâce à l'introduction de la notion de machine en tant qu'être physique. Ensuite, afin d'autonomiser la notion de machine et la délivrer du modèle cybernétique dans lequel elle a été enfermée, une autre révolution était nécessaire : la révolution méta-cybernétique. En opérant une telle révolution, E. Morin ne rejette pas la cybernétique.
Au contraire, il reconnaît l'importance de l'idée de machine cybernétique qui, en se glissant dans le sillage de la biologie moléculaire, est devenue l'armature de la nouvelle conception de la vie. Le concept de machine au sens morinien du terme évoque simultanément l'idée de praxis, de production, de poïesis.
L'idée de machine vivante n'est pas totalement nouvelle, car Descartes l'avait introduite dans sa théorie des animaux-machines, généralisée à l'homme par le matérialisme de La Mettrie. Cependant, E. Morin critique cette idée de machine, à cause de son caractère mécanique et horloger. " Aujourd'hui nous devons concevoir la machine non comme mécanisme, mais comme praxis, production et poïesis. Dans ce sens les êtres vivants sont des existants auto-poïéiques, formulation où la vie ne se réduit pas à l'idée de machine mais comporte l'idée de machine, dans son sens le plus fort et le plus riche : organisation à la fois productrice, reproductrice,
auto-reproductrice.
Ainsi pouvons-nous concevoir l'être vivant, depuis l'unicellulaire jusqu'à l'animal et l'homme, à la fois comme moteur thermique et machine chimique, produisant tous les matériaux, tous les complexes, tous les organes, tous les dispositifs, toutes les performances, toutes les émergences de cette qualité multiple nommée vie ". (Ibid., p. 165 ).
Désormais, l'être vivant, de la bactérie aux pluricellulaires les plus complexes, sera conçu comme la plus accomplie des machines, le plus accompli des automates, c'est-à-dire comme une machine dépassant en complexité, en perfection et en efficacité la plus moderne des usines automatiques.
" Le vivant accomplit et épanouit pleinement l'idée de machine (tout en la débordant existentiellement et la dépassant biologiquement). L'artefact dès lors n'apparaît plus comme le modèle de la machine vivante, mais comme une variété dégradée et insuffisante de machine " (Ibid, p. 166 ).
" Les sociétés animales peuvent être considérées, non seulement comme des multimachines
(constituées d'individus-machines), mais comme des macro-machines sauvages : Les interactions spontanées entre individus se nouent en rétroactions régulatrices, et, sur cette base, la société constitue un tout homéostatique qui organise sa propre survie ".
Certaines sociétés d'insectes (termites, fourmis, abeilles) atteignent un degré d'organisation machinale inouïe et nous apparaissent comme de formidables automata. Mais c'est dans l'évolution primatique que s'opèrent avec homo sapiens deux mutations clés dans le développement machina des sociétés. La première caractérise les sociétés archaïques. La culture apparaît. Mémoire générative dépositaire des règles d'organisation sociale, elle est source reproductive des savoirs, savoir-faire, programmes de comportement, et le langage conceptuel permet une communication en principe illimitée entre individus membres d'une société.
Or, ce langage (...) est une vraie machine qui ne fonctionne évidemment que lorsqu'il y a locuteur. (...). La machine langagière produit des paroles, des énoncés, du sens, qui eux-mêmes s'engrènent dans la praxis anthropo-sociale, y provoquant éventuellement des actions et des performances. Cette machine langagière joint ces deux qualités productives : la création (poïésis) quasi illimitée d'énoncés et la transmission/reproduction quasi illimitée des messages.
Elle est machine à la fois répétitive et poïetique. Aussi peut-on dire que la grande révolution de l'hominisation n'est pas seulement la culture, c'est la constitution de cette machine-langage, à l'organisation très hautement complexe (la «double articulation», phonétique/sémantique), et qui, à l'intérieur de la machine anthropo-sociale, totalement et multiplement engrenée à tous ses processus de communication/organisation, est nécessaire à son existence comme à ses développements. Ainsi se constitue une arkhe-machine anthropo-sociale qui comporte quelques centaines d'individus ; elle essaime dès lors sur toute la terre, qu'elle couvrira pendant des dizaines de millénaires, et ne mourra qu'anéantie par les sociétés historiques ". (Ibid., p. 167 ).
L'historien Lewis Mumford considère l'organisation sociale de la société pharaonique comme une mégamachine sociale. " «L'organisation sociale pharaonique est la première machine motrice à une large échelle ». Mumford calcule même que le rendement total de cette machine, allant de
25 000 à 100 000 «homme-vapeur», est équivalent à celui de 2 500 CV vapeur. «L'acte unique de la royauté fut d'assembler la main-d'œuvre et de discipliner l'organisation qui permit la réalisation de travail à une échelle jamais connue auparavant».
Pour Mumford, l'invention de cette machine constitue non seulement l'arkhe-type de toutes les mégamachines sociales qui se sont constituées jusqu'à aujourd'hui, mais aussi «Le plus ancien modèle en état de fonctionnement de toutes les machines complexes qui vinrent ensuite, bien que l'accent passât lentement des ouvriers humains aux parties mécaniques». (Ibid., pp. 167-168 ).
La mégamachine sociale ne comporte pas seulement des avantages organisationnels ; elle présente aussi quelques aspects négatifs, dont la manipulation des individus qui en sont localement à l'origine. " La mégamachine, sous la férule de ses appareils (administration d'état, religion, armée) manipule d'énormes masses d'humanité asservie en main-d'œuvre, exécute d'énormes travaux urbains ou hydrauliques, édifie de grandes murailles et de hautes forteresses. Mais tout n'est pas utilitaire ou défensif dans son déferlement producteur. Sont-ce les rêves effrénés de puissance, de gloire et d'immortalité du souverain, est-ce «Ubris», du Léviathan, la mégamachine transforme son imaginaire en colonnes et statues géantes, matérialise ses délires, génère des monuments fabuleux, des temples écrasants, des grandes pyramides! ... ".
(Ibid., p. 168 ).
La notion de machine comme être physique praxique/producteur/transformateur a valeur universelle, car elle s'applique à toutes les formes d'organisations actives connues dans l'Univers, sauf peut-être les atomes, à commencer par les étoiles, les êtres vivants, ect… : Les étoiles sont les premières machines de l'Univers. Ce sont les machines-mères des familles Machines.
" Les étoiles sont des êtres-machines que la cosmogénèse a fait fleurir par milliards. Ce sont des machines-moteurs à feu et en feu. Moteurs nucléaires, elles transforment le potentiel gravitationnel en énergie thermique. Machines forgeronnes, elles produisent, à partir du moins organisé (noyaux et atomes légers), du plus organisé, c'est-à-dire les atomes lourds dont le carbone, l'oxygène, les métaux ". (Ibid., pp. 161-162 ).
Ce qui différencie les étoiles de nos machines industrielles, c'est leur caractère sauvage. En effet, les étoiles sont des machines sauvages nées d'énormes turbulences, à travers interactions gravitationnelles, électromagnétiques, puis nucléaires. Elles sont devenues machines depuis que la rétroaction gravitationnelle a déclenché l'allumage. Elles ont existence et autonomie de par la conjugaison de ces deux actions antagonistes dont les effets, s'entre-annulant, effectuent une régulation de facto. (Ibid.).
Les machines naturelles réalisent avec plénitude la qualité d'être-machine.
" Les soleils sont donc pleinement des êtres physiques organisateurs. Ils sont dotés de propriétés à la fois ordonnatrices, productrices, fabricatrices, créatrices. Ils sont bien plus que les centres d'une machine horlogère constituée de planètes. Ce sont à la fois les plus archaïques des machines, les plus archaïques des systèmes régulateurs. Ils demeurent les plus grands distributeurs d'énergie connus, les plus avancés de tous les réacteurs nucléaires connus, les plus grands fours à transmutations connus, les plus grandioses de toutes les machines connues, toujours supérieurs (dans l'organisation globale) bien que - et parce que - toujours inférieurs (dans l'organisation du détail) aux machines artificielles. Ils offrent le plus admirable exemple d'organisation spontanée : cette fabuleuse machine, qui s'est faite d'elle-même, dans et par le feu, et cela non pas une seule fois par chance incroyable, mais des milliards et des milliards de fois, turbines, fabrique, fonctionne, se régule sans concepteur, ingénieur, pièces spécialisées, sans programme ni thermostat. Aussi, notre Soleil mérite beaucoup plus, beaucoup mieux que les hymnes à Râ et les hommages à Zeus, voués à la puissance énergétique et à l'ordre souverain.
Nous devons surtout vouer nos louanges à sa vérité matricielle, que Zeus avait occultée, en avalant son épouse, la grande Métis ". (Ibid., p. 162 ).
L'idée de machine telle que pensée par E. Morin a, au minimum, une triple originalité.
D'abord, en élaborant une sorte d'arbre généalogique de ce qu'il nomme les " Êtres-machines ", elle nous libère du carcan techno-économistique dans lequel nous enferme la machine artificielle. Ensuite, elle nous permet de concevoir et de comprendre la notion de machine au sens fondationnel du terme. Enfin, elle nous montre que nous ne sommes pas seulement des êtres physiques sur le plan des molécules ou des atomes, mais surtout que nous faisons partie d'un règne des machines extrêmement diverses, et, surtout, que nos sociétés sont aussi des machines d'une grande complexité. Par-là, E. Morin montre que notre participation au monde physique n'est pas partielle, elle est totale, pleine, bien que nous ayons l'aptitude de nous en détacher d'une certaine manière.