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MÉTHODE

 

Au sens classique du terme, le mot "méthode", du grec «Méta-odos», est un dispositif préalable servant à investiguer les choses. Ici, " La Méthode est l'ensemble de volumes d'Edgar Morin qui constitue le développement d'un discours de la recherche d'une méthode de recherche ".

 

Ainsi, le mot " Méthode ", a plusieurs sens chez Edgar Morin.

 

La première cristallisation de l'effort d'Edgar Morin se trouve dans le Paradigme perdu, ouvrage publié en 1973, qu'Edgar Morin considère comme "Un rameau prématuré de la Méthode, qui s'efforce de reformuler le concept d'homme, c'est-à-dire de science de l'homme ou anthropologie".

(E. Morin, La Méthode, tome I, La nature de la nature, Paris, Seuil, 1977, coll. <<Points>>, Seuil, 1981, p. 10).

 

" Sapir avait depuis longtemps fait remarquer qu'il était absurde de dire que le concept d'homme est tantôt individuel, tantôt social (tantôt biologique - ajoute Morin) : autant dire que la matière obéit alternativement aux lois de la chimie et à celles de la physique atomique. La dissociation des trois termes individu/société/espèce brise leur relation permanente et simultanée. Le problème fondamental est donc de rétablir et interroger ce qui a disparu dans la dissociation : Cette relation même. Il est donc de première nécessité, non seulement de réarticuler individu et société (...), mais aussi d'effectuer l'articulation réputée impossible (pire, «dépassée») entre la sphère biologique et la sphère anthropo-sociale.

 

" C'est ce que j'ai tenté dans le Paradigme perdu. Je ne cherchais évidemment pas à réduire l'anthropologie au biologique, ni à faire la «synthèse», de connaissances up to date. J'ai voulu montrer que la soudure empirique qui pouvait s'établir depuis 1960, via l'éthologie des primates supérieurs et la préhistoire hominienne, entre Animal et Homme, Nature et Culture, nécessitait de concevoir l'homme comme concept trinitaire individu ---->société---->espèce, dont on ne peut réduire ou subordonner un terme à un autre. Ce qui, à mes yeux, appelait un principe d'explication complexe et une théorie de l'auto-organisation ".

(E. Morin, M.I., p.10).

 

Le premier sens du mot Méthode est historique. C'est le sens que lui donne Descartes (Cf.  Discours de la méthode). Au sens historique, donc cartésien, le mot Méthode veut dire :

" Principes pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences ", et ce sens est présent chez Edgar Morin.

(Cf.  La Méthode, Tomme 2., La vie de la vie, Paris, Seuil, 1980, p. 10 ).

 

Le deuxième sens du mot Méthode est typiquement morinien. Il repose sur une distinction très importante. " Il s'agit, pour Edgar Morin, de conduire notre raison, non seulement dans les sciences mais dans tout ce qui concerne la connaissance, y compris la Connaissance de la Connaissance, et dans tout ce qui concerne nos relations avec le monde extérieur, avec la vie, avec la société, avec les autres, avec nous-mêmes...

Il faut donc distinguer la Méthode entendue dans ce sens de la méthode scientifique qui constitue un ensemble de règles empiriques (vérification par multiplications d'observations et expérimentations diverses), logiques (cohérence des théories ; résistance à la réfutation), et éthiques (recherche de la connaissance la plus objective possible).

(E. Morin, Arguments pour une Méthode, Colloque de Cerisy, autour d'Edgar Morin), Paris, Seuil, 1990, p. 257 ).

 

Ce que Edgar Morin appelle  " Une méthode n'est pas cela, mais ne nie en rien cela, et surtout suppose ou souhaite cela, c'est-à-dire suppose ou souhaite que l'on puisse partout objectiver, vérifier, réfuter, théoriser ". (Ibidem ).

 

Le mot " Méthode ", dans son deuxième sens démarque nettement Edgar Morin d'avec Descartes. Rappelons, dans cet ordre d'idée, que la méthode cartésienne est prescriptive, alors que la méthode morinienne est indicative. La différence essentielle entre ; " Le discours de la méthode cartésien ", et La Méthode d'Edgar Morin, c'est que Descartes a écrit un : " Discours de la méthode", alors qu'Edgar Morin élabore un : "  Discours à la recherche de la méthode "; Descartes croyait que l'on pouvait déduire une méthode à partir des principes, alors qu'Edgar Morin cherche ces principes. " Descartes avait formulé la grande disjonction qui va dominer le monde occidental : Entre l'objet et le sujet, entre la nature et l'homme qui doit la maîtriser.

Dès lors, l'auto-connaissance revenait à la philosophie et la connaissance objective à la

Science ".

(Cf.  Entretiens avec " Le Monde ", Tomme 3. Idées contemporaines, Paris, La Découverte, Journal "Le Monde ", 1984, p. 42).

 

Edgar Morin refuse cette disjonction ; car, pour lui, " Il ne s'agit pas de faire une synthèse entre la philosophie et la science, mais le développement incontrôlé du pouvoir de manipulation des sciences pose des questions philosophiques fondamentales et oblige les scientifiques à l'auto-connaissance. D'autre part, Descartes avait postulé la clarté et la distinction comme critères conceptuels de la vérité. Or, aujourd'hui, il est impossible d'isoler l'être vivant de son écosystème, l'individu de sa société, le sujet de l'objet. Il nous faut travailler et penser, non seulement par distinction et clarté, mais aussi avec le flou et l'incertain ". (Ibidem).

 

Comme Descartes, La méthode d'Edgar Morin repose sur le doute. Mais à la différence du doute cartésien, qui fait table rase, c'est-à-dire abstrait sans raison, réduit, décompose, le doute morinien «Doute de lui-même», c'est-à-dire s'impose comme étape incontournable une démarche réflexive du doute sur le doute. Non pas pour laisser libre court à quelque succédané du doute inaugural, mais pour traquer le doute qui trompe, qui distrait, le «faux » doute, dont l'étape finale est généralement l'instauration du doute absolu.

 

Le doute morinien " Découvre l'impossibilité de faire table rase, en reconnaissant que les conditions logiques, linguistiques, culturelles de la pensée sont inévitablement préjugeantes.

Et ce doute, qui ne peut être absolu, ne peut non plus être absolument vidangé ".

(M.I., p. 15).

 

On peut aussi considérer la méthode, chez Morin, comme méta-méthode par rapport à la méthode scientifique. La méthode, au sens morinien, " N'annule nullement les méthodes scientifiques, au contraire les admet et les reconnaît, mais elle interroge, critique, contrôle et parfois dépasse les méthodes scientifiques par sa volonté de réflexivité, étant donné que la carence profonde de l'activité scientifique, c'est non pas l'absence de pensée, c'est l'absence d'une pensée sur elle-même ".  (E. Morin, Arguments pour une méthode, p. 257 ).

Heidegger l'avait bien vu, lorsqu'il faisait remarquer que " La science ne pense pas ".

Non pas pour mésestimer la science, ni pour dire que l'activité de la science est dépourvue de la moindre réflexivité, mais plutôt pour souligner le fait que la science ne se pense pas assez.

La science n'est pas suffisamment auto-réflexive, auto-référente, auto-critique, auto-questionnante, auto-élucidante, bref, elle n'est pas suffisamment auto-organisatrice, elle ne se pense pas suffisamment.

E. Morin situe l'un des problèmes de la méthode (peut-être le problème central de la méthode) au niveau de la réflexivité ou de l'auto-réflexion des sciences. Le problème de la méthode dont parle Edgar Morin implique nécessairement, et, " Nécessite la conscience d'être impliqué dans sa connaissance ". (Ibidem, p. 258).

 

La méthode morinienne est une méta-méthode pour plusieurs raisons dont trois principales : d'abord,  " Parce qu'elle s'efforce de poser et renouveler le problème des articulations (et / ou remembrement) entre sciences séparées. Ainsi, par exemple, il est évident que les sciences physiques sont aussi les sciences humaines, c'est-à-dire que les sciences physiques ont été produites dans un développement socioculturel et historique donné et que la thermodynamique, par exemple, s'est développée en interaction avec les développements techniques et industriels du XIXème siècle occidental...". (Ibidem, p. 257 ).

 

Ensuite, dans le sens où elle renvoie à la stratégie (Cf.  stratégie), non à un programme.

La méta-méthode ne fournit pas des règles auxquelles il suffit d'obéir (Cf.  les règles de la méthode cartésiennes) pour réussir. D'où la nécessité de ne pas confondre le mot de méthode (qui implique stratégie) avec la " Méthodologie ", qui est " Programme". (Cf.  le sens cartésien).

Enfin, le mot de " Méta-méthode ", exprime la tentative d'établir des méta-points de vue par rapport à nos points de vue cognitifs ordinaires ; (...). Méta-point de vue ne signifie pas méta-système... Nous ne pouvons pas accéder à une connaissance au-dessus de nos langages, à une pensée au-dessus de nos pensées, etc.    ;  Mais nous pouvons réflexivement établir différents méta-points de vue...". ( Ibidem, p. 260 ).

 

On peut conclure que la Méthode telle que la conçoit Edgar Morin n'est pas du toute réductrice.  Elle est plus enrichissante que la méthode cartésienne, en ce sens qu'elle ne se réduit pas à une méthodologie, qui, comme nous l'avons vu, se ramène à un programme, à une recette, à une synthèse, à un bilan, et gomme le caractère créatif et errant / itinérant de la démarche investigatoire. De plus, les méthodologies cartésiennes et autres sont des guides a priori qui programment les recherches ; la méthode qui se dégage du cheminement morinien est plutôt une aide à la stratégie, laquelle comprend utilement des segments programmés, c'est-à-dire des séquences méthodologiques, mais comporte nécessairement de la découverte et de l'innovation. Comme l'affirme E. Morin, le but de sa méthode est d'aider à penser par soi-même pour répondre au défi de la complexité des problèmes

(E. Morin, La Méthode, Tomme 3. La connaissance de la connaissance, p. 27).

 

Les sous-titres " La nature de la nature ", " La vie de la vie ", " La connaissance de la connaissance ", peuvent paraître un peu fantaisiste et emphatique pour certains esprits.

En fait, ce sont des jeux de mots qui, en tant que tels, " Expriment la volonté de relier le premier niveau des connaissances, celui des sciences portant sur les " objets " physiques et biologiques, ˆ à un second niveau réflexif sur les concepts et idées de ces sciences. La connaissance de la connaissance est un titre qui nous amène au nucleus même de notre entreprise réflexive en nous affrontant à ce paradoxe clé : l'opérateur de la connaissance doit devenir en même temps l'objet de la connaissance ". (Ibidem, p. 27).

Ensuite, parce qu'elle " Incite à problématiser autant qu'à solutionner, et elle nous incite à problématiser les solutions acquises : il ne s'agit pas seulement d'affronter les problèmes qui nous sont donnés ; il nous faut problématiser ces problèmes, c'est-à-dire les termes dans lesquels ils se trouvent posés et les énoncés des problèmes eux-mêmes ". (Ibidem, p. 262 ).

 

Enfin, parce qu'elle nous épargne des conséquences d'une " Méthode-programme ", à la Descartes, qui, comme le dit Morin, " Est ancêtre de la méthode bureaucratique ", c'est-à-dire la méthode qui ne consiste qu'à l'application des instructions ou recettes venant du dehors, mieux d'en haut. Ainsi, la méthode d'Edgar Morin renvoie à la «stratégie mentale et intellectuelle». C'est, selon les mots de Morin, une sorte de " Yoga Mental".

 

Un autre aspect important de la méthode morinienne, c'est le renvoi constant à quelque chose de non-méthodique, d'a-méthodique, de contre-méthodique (Paul Feyerabend), d'inachevé.

D'où son caractère spiral, vertigineux qui incite parfois à l'abandon ou, si on ne peut supporter l'abandon à la simplification pure et simple, à la conception d'une méthode qui n'est plus la méthode de complexité. C'est le message que nous transmet Edgar Morin dans la formule (un peu ésotérique ?) " Aide-toi, la méthode t'aidera ", formule signifiant que " Cette méthode comporte quelque chose d'a-méthodique, de pré-méthodique, de post-méthodique, c'est-à-dire l'autonomie de la pensée personnelle. La stratégie est toujours un art, et l'art comporte le je ne sais quoi d'individuel irréductible ". (Ibidem, p. 258 ).

 

La Méthode d'Edgar Morin est un " Pense-bête ", qui, comme la méthode de Marx, incite à percevoir les antagonismes dissimulés sous les apparences d'une société homogène ou, comme la méthode de Freud, incite à voir l'inconscient caché sous le conscient et à voir le conflit à l'intérieur du moi en apparence non conflictuelle.

 

La Méthode, " C'est le travail de réorganisation en chaîne, c'est une longue marche, une errance, un itinéraire (...). Le mot méthode veut dire originairement cheminement ". (Ibidem, p. 261).

 

Ici, il faut comprendre le mot de méthode au sens nietzschéen du terme, c'est-à-dire comme ce

qui vient après la chose. " Les méthodes viennent à la fin ", dit Nietzsche.

Dans l'horizon de la pensée complexe, la méthode vient avant et après. C'est dire qu'il ne faut pas restreindre le sens du mot méthode à son acception nietzschéenne, mais il faut intégrer cet aspect et lui concevoir toutes les acceptions qui gravitent autour du concept-foyer  de " Méthode ".

 

On a souvent vu E. Morin rangé au banc des accusés des " Tribunaux épistémologiques ", pour «production des idées générales et creuses». La première autodéfense d'Edgar. Morin plaide coupable pour la simple raison que dire des idées qu'elles sont générales, c'est proférer implicitement la plus générale des idées générales et la plus creuse des idées creuses.

Une lecture un tant soit peu attentive de la méthode aurait peut-être pu suffire à éclairer certains détracteurs et à éviter certaines interprétations hasardeuses, parfois issues de la simple imagination. Une telle lecture permettrait, en tout cas, de comprendre que la méthode d'Edgar Morin n'a rien  voir, ne se confond pas avec la recherche d'une connaissance générale ou d'une théorie unitaire. Un tel jugement traduit deux faits : soit que l'auteur n'a pas été lu, soit qu'il n'a pas été compris. Un chose est certaine : c'est qu'à la lecture de la méthode, Tome I, p. 15, l'accusation faite appartient à la catégorie des idées dites fantasmagoriques, c'est-à-dire fabriquées de toutes pièces.

 

Car E. Morin refuse radicalement les deux formes de connaissance. Il refuse la connaissance générale, parce que, dit-il, elle escamote toujours les difficultés de la connaissance en les noyant dans le grand bain de la généralité. Et la théorie unitaire ne peut être acceptée, parce qu'elle a tendance à simplifier exagérément la connaissance, à réduire la diversité des savoirs à une formule logique extrême. La connaissance unitaire n'échappe pas aux vices du réductionnisme. Elle obéit à une sursimplification réductrice, accrochant tout l'univers à une seule formule logique. De fait, la pauvreté de toutes tentatives unitaires, de toutes réponses globales confirme la science disciplinaire dans la résignation du deuil. La connaissance générale est toujours abstraite, pauvre, «Idéologique», elle est simplifiante. ( M.I., NN. , p. 15 ).

 

La méthode morinienne, n'est pas " L'inclusif tour, c'est-à-dire le voyage ", tout compris ", où sont programmés et chronométrés les repas, les visites...". (Ibidem, p. 263).

 

C'est essentiellement un " Balisage conceptuel ininterrompu ".  (Ibidem).

Enfin, la méthode morinienne, " Est un voyage à l'interface de la science et de la philosophie, visant à l'interfécondation de l'une par l'autre. C'est le voyage à la recherche d'un mode de pensée qui respecterait la multidimensionnalité des phénomènes, la richesse, le mystère du réel, et saurait que les déterminations cérébrales, culturelles, sociales, historiques que subit toute pensée co-déterminent toujours l'objet de connaissance ".

(E. Morin, La Méthode, Tome 2.La vie de la vie, p. 10).

 

C'est bien cela qu'Edgar Morin appelle «la méthode de la complexité ».

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