ORDRE
Ce concept est connu de presque tout le monde ou, du moins, tout le monde peut se le représenter à travers les idées qu'il évoque ou renferme. A priori, c'est-à-dire dans sa signification élémentaire, première, le concept d'ordre ne pose pas problème. Dans son acception vulgatique (c'est-à-dire répandue ), on l'oppose à la notion de désordre. Alors que cette dernière pose problème, parce qu'elle dérange les esprits cartésiens, celle-là ne fait pas problème dans sa compréhension. L'ordre est donc l'un des concepts les plus répandus, les plus connus de la science et de la société. Comme pour tout concept vulgatique (répandu ), la certitude de la connaissance peut constituer le masque de l'ignorance. On ne saurait dire d'emblée, c'est-à-dire avant examen qu'il en va de même de la notion d'ordre. Néanmoins, quand on se réfère à l'histoire des sciences ou à celle des sociétés, on se persuade aisément qu'il ne peut en être autrement.
La notion d'ordre fait partie de la constellation des notions les plus utilisées du langage quotidien, mais, fâcheuse conséquence, les moins expliquées. D'une manière générale, quand on parle d'ordre, on fait allusion - implicitement ou explicitement - à l'organisation d'un système, ou, plus exactement à l'organisation de ses éléments ou parties, à leur disposition, leur tendance spontanée à se ranger d'une certaine manière.
Dans l'usage quotidien, on parle de l'ordre naturel, social, juridique, etc. L'ordre naturel spécifie l'ensemble des répétitions ou des régularités manifestées sous forme de lois par les objets perçus dans la nature.
L'ordre social est " L'ensemble des règles auxquelles les citoyens doivent se conformer ; leur soumission à ces règles ".
(Cf. André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, vol.2, Quadrige, PUF, 1991, p.721).
Dans ce sens, l'ordre social s'oppose aux révolutions, à l'anarchie, à la désobéissance aux lois. L'ordre juridique désigne l'ensemble de lois qui régissent l'organisation sociale. Il existe entre l'ordre social et l'ordre juridique un certain rapprochement. Ce qui rend difficile la distinction entre les deux types d'ordre. Mais on peut dire que l'ordre social englobe l'ordre juridique, dans ce sens que l'ordre juridique s'inscrit dans un système social, lequel édicte les règles juridiques.
Comme on le remarque, le concept d'ordre est quasi-universel, englobant. Il est donc difficile à définir avec précision.
D'une manière générale, l'ordre fait penser à la régularité des phénomènes que nous observons dans la nature et dans la société. Ou encore, à la disposition régulière des éléments ou des parties d'un système, caractérisée par la répétition et la constance de leurs actions et interactions. Toutefois, pour élucider la nature de ce concept, il est nécessaire d'évoquer le contexte scientifique et historique de son émergence.
Il faut remonter très loin dans l'Antiquité grecque pour trouver l'origine de la notion d'ordre.
C'est essentiellement dans ce qu'on appelle la " Théorie de la formation de l'Univers ", ( ou cosmogonie grecque ) que l'on trouve quelques idées liées à la notion d'ordre. Selon les philosophes de l'Antiquité grecque, l'Univers est avant tout un système ordonné.
La diversité que nous observons n'est qu'une apparence derrière laquelle se cache un ordre certain, une certaine unité que rien ne peut détruire. Dès lors l'effort de ces anciens philosophes consistera à démanteler ou à détruire le désordre apparent derrière lequel se trouve l'ordre parfait. Cette conception a traversé toute l'histoire de l'humanité en terme de variétés d'usages. Mais la conception de base, la signification est restée la même, celle de l'idée d'ordre présidant à l'organisation de l'Univers.
Par exemple, on trouve sous l'Antiquité grecque, l'idée d'un ordre impersonnel, c'est-à-dire naturel, spontané. L'Univers s'organise spontanément, sans l'intervention d'un agent extérieur
Au Moyen-âge, nacquit une conception de l'Univers ordonné selon la volonté d'un être suprême, Dieu.
Tout ce qui tend à perturber l'ordre établi par Dieu n'est que passager, secondaire, provisoire, éphémère. Les sciences physiques ont été marquées par cette conception jusqu'au XIX ème siècle, lorsque Sadi Carnot, physicien français, fonda la thermodynamique. Cette dernière avait pour but l'étude de la puissance motrice de la chaleur, c'est-à-dire la manière dont les machines effectuent du travail grâce à la chaleur. Cette idée peut être illustrer par le fonctionnement de la machine à vapeur. Le déplacement de la locomotive se fait progressivement suivant l'augmentation de la chaleur. Selon les études de Carnot, il est possible pour une machine thermique (c'est-à-dire dont la source principale d'énergie est la chaleur ) de fonctionner de façon ininterrompue grâce à un échange d'énergie entre deux sources, une source froide et une source chaude. La machine reçoit de la chaleur de la source chaude, ce qui lui permet de se déplacer. Ce faisant, elle rend la chaleur à la source froide qui devra à son tour la restituer à la source chaude. Ainsi, la chaleur est conservée grâce à l'échange entre les deux sources. La machine peut continuer à travailler sans arrêt. Ce principe de Carnot s'appelle le " Principe de la conservation de l'énergie ".
Il stipule que l'énergie de l'Univers est constante. Elle se transforme d'une forme à l'autre
( De l'énergie calorifique (issue de la chaleur) à l'énergie mécanique (qui permet le mouvement), de l'énergie mécanique à l'énergie chimique, etc. D'après le principe de la conservation de l'énergie, rien ne se perd, rien ne se gagne. L'énergie de l'Univers a été accumulée une fois pour toutes. Elle ne se perd pas, mais change constamment de formes. Elle ne se gagne pas, car il n'y a aucune source d'où l'Univers s'alimenterait. Elle se conserve, d'autant plus qu'elle est constante.
Comme on peut le remarquer, le principe de la conservation de l'énergie suppose l'existence d'un ordre préétabli. L'Univers évolue selon un plan déterminé, c'est-à-dire selon des lois.
D'où l'idée de déterminisme liée à la notion d'ordre (Cf. déterminisme). Donc, dans la notion d'ordre, il y a non seulement l'idée de loi, du déterminisme, mais aussi l'idée de détermination, c'est-à-dire de contrainte, qui, selon E. Morin, est plus radicale ou fondamentale que l'idée de loi. " Mais il y a aussi éventuellement ou diversement dans l'idée d'ordre les idées de stabilité, de constance, de régularité, de répétition, il y a l'idée de structure : autrement dit, le concept d'ordre déborde de beaucoup l'ancien concept de loi ".
(Cf. E.Morin, Science avec conscience, nouvelle édition revue et modifiée, Paris, «points», Seuil, 1990, p.183).
La notion d'ordre entendue comme structure peut être illustrée par la structure biologique des espèces. Elle sert à spécifier la fixité des espèces. Autrement dit, l'idée d'un ordre biologique démontre comment l'évolution des espèces s'effectue impeccablement, de façon répétitive, c'est-à-dire immuable depuis des millénaires. Mais quand on fait attention à cette évolution des espèces, on voit qu'il y a aussi des mutations, des accidents, des modifications, des perturbations qui s'y opèrent. Par exemple, la disparition de certaines espèces constitue, non pas un facteur d'ordre, mais de changement, c'est-à-dire de désordre. De plus, la thermodynamique a conçu un second principe qui montre que l'évolution de l'Univers n'obéit pas seulement à des lois, des déterminations ou des contraintes. Elle est surtout traversée des crises, qui sont des facteurs de désordre. De même, l'ordre social subit continuellement des modifications et des changements qui en modifient l'organisation. D'où la nécessité de lier la notion d'ordre à l'idée de désordre pour penser l'organisation.
Alors que le deuxième principe de la thermodynamique permet d'originer le désordre dans son acception physique, le concept d'ordre, bien que très utilisé, n'ait pas d'assise théorique sérieuse. D'où la nécessité de l'interroger pour l'originer. L'ordre nait en même temps que le désordre dans la catastrophe thermique supposée à l'origine de l'univers. Ce sont des conditions singulières qui, dans des circonstances particulières, se constituant en tant que déterminations et contraintes, limitent les jeux des possibles dans le processus de formation de l'univers. Ces déterminations particulières constituent les «règles du jeu » qui constituent le premier visage de l'univers.
La singularité ou l'unicité de ces déterminations prend figure de loi, de principe constitutif de l'univers. On peut dire, dans un sens, que ces déterminations excluent les autres déterminations possibles qui auraient pu entrer en scène dans le premier ballet cosmique. Alors que l'ancienne vision du monde exclut l'événementialité de l'émergence de l'univers, la vision complexe la tient pour fondamentale : " C'est la singularité et l'événementialité du cosmos qui sont à la source de ses lois universelles ! Elles sont universelles dans ce sens précisément singulier : valables exclusivement pour notre univers. Un autre univers, né dans des conditions différentes obéirait à d'autres «lois » ". ( M.I. NN., p. 50 ).
L'idée qui prévaut ici est celle d'«histoires possibles ». Une histoire possible est la description d'un événement auquel on assigne une certaine probabilité. En ce qui concerne les histoires possibles de l'univers, elles représentent les récits qui décrivent différentes manières dont pourraient tourner les événements (de l'univers ), étant donné certaines conditions initiales.
Pour originer, expliquer et comprendre la naissance de l'ordre dans l'univers, on peut utiliser la notion d'histoires possibles. Ces dernières permettent d'introduire la notion de «mondes possibles», qui stipule que notre univers n'est la seule possible. On aurait pu avoir un autre univers à la place de celui-ci. Cependant, comment se fait-il que cet univers-ci se soit constituer ? Ce qui fait que cet univers-ci se soit constitué, ce sont des déterminations particulières.
Ces dernières ont pris le pas sur d'autres déterminations particulières moins probables.
Les questions fondamentales concernant les histoires possibles de l'univers sont du type :
« Quelle est la probabilité que se produise cette histoire particulière de l'univers plutôt que telle autre ? ».
Les réponses à cette question tournent autour de l'idée que les conditions génésiques particulières, c'est-à-dire les déterminations et les contraintes données ont fait surgir un «Ordre donné», lequel a orienté l'univers dans cette voie-ci. Ces déterminations et contraintes ont fixé, donc limité les possibilités d'interactions entre particules, de sorte que se sont constitué des processus physiques d'organisation à travers les interactions, c'est-à-dire les jeux d'ordre et de désordre.
Donc, l'ordre dans l'univers surgit en même temps que le désordre dans des conditions de singularité irréductibles. Ce sont les déterminations et contraintes particulières qui impriment un rythme à l'organisation physique en lui imposant une voie déterminée, au milieu d'un réseau extrêmement emmêlé d'interactions possibles. Comme le dit Edgar Morin, " Les premières et fondamentales contraintes résultent de la constitution, dans des conditions thermiques extrêmement précises et peut-être très limitées en temps, de particules qui orientent l'univers dans une voie bien définie de matérialité (...). Chaque type de particules a des caractères singuliers du point de vue de la masse et de la charge électrique. Trois d'entre ces types ont une capacité de durée et de survie très grande : protons, neutrons, électrons.
Les singularités propres à ces catégories limitées de particules font effet de contraintes qui limitent les types d'interactions possibles concernant le noyau atomique (interactions fortes et faibles ) ou tout corps matériel (interactions gravitationnelles et électromagnétiques ).
Dès lors, .les règles d'interaction Vont constituer la clé de voûte de l'ordre cosmique, ses
« lois naturelles » ". ( M. I. NN., p. 50 ).
Ces règles d'interaction peuvent être interprétées comme étant des déterminations constitutives de l'ordre cosmique. Dès lors, la notion d'ordre renferme l'idée de déterminisme, de nécessité, de loi, d'invariance, de régularité, de stabilité, etc.