STRATÉGIE
" La stratégie est la méthode d'action propre à un sujet en situation de jeu, où, afin d'accomplir ses fins, il s'efforce de subir au minimum et d'utiliser au maximum les règles (contraintes, déterminismes), les incertitudes et les hasards de ce jeu "
(E. Morin, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, Paris, Seuil, 1980, p. 227).
" La stratégie suppose une certaine aptitude à entreprendre une action dans l'incertitude et à intégrer l'incertitude dans la conduite de l'action ". (Ibidem, p. 225).
Elle nécessite compétence et initiative. Alors que le programme repose sur une séquence d'actions prédéterminées, la stratégie, elle, élabore un ou plusieurs scénarii.
Dès le début, elle se prépare, s'il y a du nouveau ou de l'inattendu, à l'intégrer pour modifier ou enrichir son action. D'une manière générale, la stratégie fonctionne autrement que le programme. Sans rejeter le programme, elle s'y oppose.
Elle suppose une variabilité d'occurrences, des fortes interactions avec les événements aléatoires, utilise de l'aléa, du flou, de l'incertain pour atteindre son but.
Donc, " Dans un sens, programme et stratégie s'opposent absolument. Le moment programmatique et le moment stratégique s'excluent l'un l'autre. Mais dans un autre sens, ils se succèdent, se combinent, se complètent l'un l'autre ". (Ibidem, p. 225).
La première perspective est unidimensionalisante. C'est pourquoi, là où elle est envisagée, l'action échoue, et ne peut qu'échouer.
Comme illustration, prenons notre modèle de fonctionnalité dans l'administration.
Il est nuisible (et trop abstrait) pour ceux qui sont dans cette administration et pour l'ensemble de la vie sociale, parce qu'il est rigide, hyper-programmé et répressif pour ceux à qui il est censé s'adresser. " Bien entendu, dans une administration on ne peut pas dire que chacun puisse devenir stratège, à ce moment-là se serait le désordre le plus total. Mais, en général, on évite de poser le problème de la rigidité et des possibilités de souplesse et «d'adaptativité », ce qui favorise les scléroses dans le phénomène bureaucratique ".
(E. Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF-éditeur, 1990, p120).
Ce qui nous pousse à la conclusion suivante : tout programme comporte le défaut de l'immobilisme, " Tout ce qui est programmé souffre de rigidité par rapport à la stratégie "
(Ibidem). Mais il serait erroné de s'arrêter à une opposition absolue entre programme et stratégie, d'autant plus que l'organisation vivante, qui est le lieu par excellence de déploiement de la programmation, nous présente une vision plutôt complexe, où stratégie et programme, sans se confondre ni se réduire l'un à l'autre, sans cesser de s'opposer, coopèrent, se combinent, interagissent l'un sur l'autre. Ainsi, " La praxis (animale) du second type (c'est-à-dire des polycellulaires) passe, en cas d'imprévu, du programme à la stratégie, et en cas de routine, de la stratégie au programme ".
Toutefois, bien des comportements animaux sont prisonniers d'un programme sans pouvoir
inventer une stratégie, ce qui nous indique qu'il est plus aisé " De passer de la stratégie au programme que du programme à la stratégie ". (Ibidem, p. 226 ).
L'ontogenèse est un jeu de recommencement ne variant pas et variable à la fois.
Toute perturbation dans une ontogenèse provoque en réponse une initiative stratégique qui trouve un nouveau moyen, une nouvelle voie pour réaliser les finalités du " Programme ".
L'idée d'équifinalité, mise en relief par L. Von Bertalanffy, ne l'illustre que trop bien.
En effet, le processus d'équifinalité est un exemple d'organisation vivante qui montre comment, en dépit des perturbations qui gênent le déroulement de son programme, l'organisme vivant arrive, par de nombreuses stratégies, des détournements, des retournements, des recommencements, à son but.
Dans les comportements des animaux, tantôt dominent des opérations ou séquences programmées, tantôt prédomine l'improvisation stratégique. Les rites de cour sont un exemple de séquence programmée. Cela veut dire qu'un programme vivant peut prévoir dans son déroulement, on serait même tenté de dire " Devrait prévoir pour sa survie, des moments stratégiques ; une stratégie vivante peut inclure dans son déroulement des parties programmées. Les cicatrisations et les actions immunologiques peuvent être considérées aussi bien comme des programmes à composantes stratégiques que comme des stratégies à composantes programmées.
Ce qu'on appelle " Programme génétique ", est en fait une combinaison variable de " Programme stratégique ". (Ibidem, p. 226).
La stratégie s'oppose au programme dans ce sens qu'elle trouve des recours et des détours, opère des retournements et des détournements. Elle est ouverte, évolutive, alors que le programme se clôt sur sa séquence de départ, se boucle sur lui-même.
Le bouclage du programme est un blocage, dans la mesure où, au moindre surgissement du nouveau, le programme détraque, arrête de fonctionner et demande d'être remplacé par un autre programme ou par une stratégie.
La stratégie s'oppose au programme, entre autres, parce que le programme est incapable d'innovation et d'improvisation, là où la stratégie innove, improvise, et se déploie dans
les situations aléatoires.
La stratégie est indispensable pour une bonne action.
Outre le fait qu'elle permet de lutter contre la dérive de l'écologie de l'action (Cf. ), elle " Suppose l'aptitude du sujet à utiliser de façon inventive et organisatrice, pour son action, les déterminismes et aléas extérieurs". (Ibidem, p. 227).
Le programme, par contre, reste fermé à la réalité de " L'écologie des actes ".
Tout se passe dans un programme comme si l'écosystème n'existait pas. Autrement dit, l'action programmée exclut de son champ de déploiement tout élément adverse, toute situation aléatoire, tout événement.
Elle ne tient compte que des circonstances qui permettent son accomplissement automatique. " La stratégie se détermine en tenant compte d'une situation aléatoire, d'éléments adverses, voire d'adversaires, et elle est amenée à se modifier en fonction des informations fournies en cours de route, elle peut avoir une très grande souplesse ". (Ibidem, p. 120).
C'est dire que la stratégie est plus délicate à manipuler que le programme, car elle intègre plusieurs facteurs dans son déploiement, notamment, le facteur jeu, l'intelligence active, l'art, etc.
La stratégie est donc un jeu. " Qui dit stratégie, dit jeu. Le jeu est une activité obéissant à des règles et subissant des aléas, comportant donc des risques et des chances, et qui vise à obtenir un résultat par lui-même incertain.". (Ibidem, p. 227).
Les écosystèmes présentent les conditions de jeu, puisqu'ils sont à la fois déterministes (règles du jeu) et aléatoires (les incertitudes du jeu). L'univers physique se déploie dans le jeu ordre / désordre / interactions / organisation.
(Cf. E. Morin, La Méthode, Tome 1.La nature de la nature, p. 56).
Mais le jeu de l'univers est un jeu sans joueur, sans acteur-sujet.
Considérons le jeu de football. Il suppose le déploiement d'une action dans des conditions quasi-inconnues. En effet, dans un match de football, chacune de deux équipes, cherchant à imposer son jeu, son programme, ignore plus ou moins le jeu du camp adverse. Mais au cours du jeu, chacune de deux équipes est obligée de modifier son programme, c'est-à-dire d'adopter une stratégie qui lui permette d'intégrer les situations aléatoires que crée le camp adverse pour enrichir sa stratégie.
Donc, bien que se servant principalement des programmes, le football est un jeu qui repose en définitive sur la stratégie. Dans un match de football, la stratégie de chaque équipe consiste à tirer profit de ses propres erreurs pour améliorer son jeu, et à tirer profit des erreurs du camp adverse pour l'y foudroyer. " Elle consiste à utiliser les balles que donne involontairement l'équipe adverse. La construction du jeu se fait dans la déconstruction du jeu adverse et finalement le meilleur stratège - s'il bénéficie de quelque chance - gagne". (Ibidem, p. 106).
On pourrait donc dire que dans le jeu de football, entre en considération un mixte d'actions programmées et de stratégies. Mais la stratégie semble l'emporter sur le programme, car, c'est, en définitive, elle, qui " Fait le jeu ".
Seulement, ce regard semble quelque peu étriqué. Il gomme le caractère fondamental du programme dans le jeu. Par conséquent, l'idée d'un complexus s'impose. Elle nous oblige, et cela est bien juste à considérer le football comme un mixte où des programmes stratégiques et des stratégies programmées interagissent.
La stratégie nécessite, non seulement contrôle et vigilance, mais, à tous moments, compétences, initiatives, décisions. Elle se sert constamment du programme qu'elle sert. Elle ne saurait donc pas se passer du programme, mais elle dépasse le programme, l'intègre comme ingrédient de sa logique. Dès lors, une vision complexe s'impose à nous, qui exige que stratégie et programme, tout en s'opposant radicalement, se complètent, se combinent, se mixent, interagissent. Il se pose du coup le problème de l'action. Comment l'envisager ? Comme programme - Comme stratégie ? Les exemples que nous avons évoqués nous présentent l'action comme un complexe programmatico-stratégique, comme un mixte stratégico-programmatique.
D'où l'idée que programme et stratégie doivent se complexifier pour que l'action se déploie dans le sens d'une réussite. Le problème de la vision complexe du programme et de la stratégie se pose et s'impose à toute échelle de l'action où intervient un vivant, fut-il le plus minable, le plus élémentaire.
L'action a besoin de programme, mais aussi, et surtout, de stratégie, c'est-à-dire d'art, de méthode, de ruse apte à élaborer des conduites dans des conditions incertaines, aléatoires. La connaissance aussi a besoin de stratégie pour articuler, vérifier, corriger à travers l'aléa et le flou, sa représentation des situations, des êtres et des choses. L'action utilise la stratégie pour combattre, lutter contre le flou, l'incertitude.
Ainsi, contrairement à la pensée simplificatrice qui combat, élimine et refoule l'aléa, l'incertain, le flou dans l'action, la praxis complexe dialogue, négocie, commerce, coopère, traite avec le flou, l'incertain, l'aléa, les utilise, les tolère et les intègre dans sa démarche.
La stratégie de l'action nécessite une stratégie cognitive, dans la mesure où l'action requiert, à chaque instant, une connaissance suffisante de ses conditions / possibilités et limites de déploiement. Conformément à l'idée de l'écologie d'action, la stratégie se prépare à affronter du nouveau, et est, de toute façon, attente de l'inattendu, du nouveau, de l'imprédictible. Par conséquent, " La stratégie cognitive comporte la discrimination du nouveau. La stratégie active comporte l'utilisation du nouveau. L'une et l'autre ensemble comportent l'élaboration innovatrice, c'est-à-dire l'invention ". (Ibidem, p. 230 ).
La stratégie requiert donc discernement et discrimination pour réviser, corriger la connaissance d'une situation qui se transforme.
Les deux stratégies (stratégie cognitive et stratégie d'action) sont en étroite et constante interaction.
Un exemple : La chasse, qui favorise cette double stratégie et développe la relation chasseur / chassé, qui stimule au maximum les qualités de la proie et du prédateur.
Le prédateur cherche à capturer sa proie en la trompant, et en évitant de trahir sa stratégie.
Il émettra de faux messages, de faux signaux pour tromper sa proie. De son côté, le chassé
(la proie) cherche à tromper au maximum son prédateur, afin de ne pas se faire prendre par ce dernier. Ainsi, utilisera-t-il ruse, camouflage, feinte, pour déjouer le plan de son prédateur.
Il y a, dans la relation prédateur / proie une lutte incertaine que gagne celui qui s'adapte le mieux au milieu. La stratégie pourrait être conçue, dans ce sens, comme une adaptation au milieu, adaptation aux incertitudes et aux aléas de ce milieu. Ce n'est pas une adaptation stricto sensu, étant donné que la stratégie développe une relative autonomie par rapport au milieu. " Elle n'est pas seulement un ajustage de l'action aux circonstances, elle est l'aptitude inventive en action "
(Ibidem, p. 230).
L'invention est le stade premier et ultime de la stratégie. Seule l'invention déjoue le caractère omnipotent de l'aléa, de l'incertain, du nouveau, et c'est dans ce sens qu'elle s'impose comme le premier et ultime recours dans la démarche stratégique. Et plus la stratégie évolue plus elle réduit l'incertitude, plus elle développe l'autonomie de l'être par rapport au milieu.
Le développement de la stratégie équivaut ainsi à un développement émancipateur de l'autonomie d'un être à l'égard de son environnement. Le programme, par contre, ne saurait rien inventer, puisqu'il est prédéterminé. En effet, " Le grand jeu de la chasse est le plein emploi simultané d'une stratégie cognitive et d'une stratégie d'action. Les fauves disposent à la fois de moyens musculaires rapides et nerveux et d'une capacité d'observation vive et aiguë (précision de la perception, amples possibilités de discrimination, immédiate computation de la relation entre la situation et l'action ".
(E. Morin, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p. 229).
Ainsi donc, l'intelligence et la stratégie sont inséparables. L'intelligence est une vertu de nature stratégique commune à l'action et à la connaissance, laquelle vertu se développe chez les mammifères dans la chasse, et chez le «sapiens», dans l'apprentissage.
Comme la stratégie, l'intelligence est un art qui s'aventure dans le flou, l'incertain, l'ambigu, la vertu de ne pas se laisser duper, ni par les apparences extérieures, ni par les habitudes, souhaits, craintes intérieures. " Les illusions, tromperies, ruses ennemies multiplient les risques d'erreurs.
Et l'intelligence se développe dans la relation écologique du chasseur chassé où la ruse du prédateur stimule le développement de la ruse de la proie, laquelle en retour stimule le développement de la ruse du prédateur ". (Ibidem, p. 229).
" A l'échelle humaine, le pilotage d'une voiture dans une agglomération, la direction d'une opération militaire sont l'une et l'autre des conduites stratégiques comportant d'innombrables segments programmés, qui se déclenchent dans les conditions ad hoc ".
(Idem, La Méthode, Tome 2. La vie de la vie, p. 226).
La stratégie est donc essentiellement captation et manipulation d'aléa. Elle est plus riche, plus ample, plus fondamentale que le programme. Les programmes naissent d'une stratégie et non l'inverse. Les succès d'une stratégie inventive créent les conditions de stabilité et de protection qui permettent de la répéter. Et, ne l'oublions pas, une stratégie devenue répétitive, routinière, fixée, codée, ne variant pas, cesse d'être stratégie et devient programme.
L'organisation vivante nous révèle que la notion de stratégie est inséparable de la notion de programme. Stratégie et programme sont donc organisationnellement deux notions qui s'excluent et s'appellent, s'opposent et se complètent, s'unissent dans leur opposition. Une vision simpliste du programme le conçoit d'une manière isolée. Une vision unidimensionnelle conçoit la stratégie comme le contraire du programme. Ces deux visions alternatives ont comme conséquence, la production des techniques de nuisances et de manipulations. Elles asservissent l'homme et ne peuvent concevoir son autonomie. La vision complexe nous demande de concevoir la stratégie comme comportant " Le déclenchement de séquences d'opérations coordonnées. A la différence du programme, la stratégie se fonde sur des décisions initiales de déclenchement, mais aussi sur des décisions successives, prises en fonction de l'évolution de la situation ".
(Ibidem, pp. 224-225).
" Programme et stratégie s'entre-appellent l'un l'autre. La complexification des programmes, loin d'éliminer toute stratégie, multiplie les possibilités de suspendre le programme au profit d'une initiative stratégique, prévoit et pré-organise les conditions du passage à la stratégie. Le développement des stratégies, loin de supprimer les programmes, accroît les occasions d'utiliser des séquences programmées, qui économisent énergies, temps, attentions, et permettent le plein emploi des compétences stratégiques sur les points et moments décisifs ". (Ibidem, p. 226 ).
En tant que moyen d'action et art de l'action vivante, la stratégie est intelligence comme l'intelligence est stratégie. Le caractère artistique, inventif et créateur de la stratégie nous permet de comprendre " Qu' elle n'est pas seulement l'héritage animalier de l'homme. Elle est aussi son avenir. Nous sommes en un moment de l'histoire où partout nous devons choisir entre stratégies (voies nouvelles) et programme (solutions prédéterminées) ". (Ibidem, p. 231).